Quelque chose que vous appréciez? |
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| À lire les réponses que vous adressez à ceux qui vous écrivent, on croirait que vous ne faites toujours que chiâler, critiquer, vous plaindre de tout. Y a-t-il quelque chose en ce monde qui vous inspire l'honnêteté, la grandeur, peut-être même la tendresse? Savez-vous apprécier quelque chose? | ||||
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| Monsieur, Décidément, Dialogue est une maison bien fumante... On en voit de toutes sortes. Après l'Abbé des miséreux à qui y faut ménager l'auréole pour pas qu'elle s'envole, voilà votre commentaire qui fait de moi un hargneux! Un grincheux! Un bougon! Un vorace éternel! Insatisfait maladif!... Vous le pensez? C'est que vous n'avez rien compris à la situation... Ligotez un peu les questions qu'on me pose, nom de Dieu! Vous constaterez que je ne fais que me défendre des braquages dont on me cible... Lisez mes réponses et vous verrez qu'elles s'y collent et se justifient... Même que je me retiens! Je l'avoue... On me revendique mon opinion et j'la largue... C'est tout! Si vous étiez passé par ce que j'ai vécu, vous saisiriez mieux ma situation. Vous pigeriez que je n'omettrai aucun mensonge sur mon compte, quel qu'il soit et par n'importe quel corniaud qui se croit tout savoir. Remarquez que vous n'êtes pas dans l'obligation de le supporter et, si vous n'êtes pas en accord, y a personne qui vous oblige à vous taper mon scribouillage. Jamais, je laisserai impunie la tricherie à mon endroit. Tenez-vous le pour dit, mais si c'est ce qui vous bande, je peux aussi vous causer de ce qui me fait plaisir, de ce qui m'inspire... Et même... Vous deviser sur Lucette, mais ça prendrait des pages et des pages et j'ai une autre question qui m'attend sur son compte. Ce serait tout à fait justifié, Lucette. ... C'est la seule qui m'a toujours soutenu, l'unique qui m'a tiré de bien des dangers, prévenu de bien des conneries... Lucette, je lui dois tout et bien pire encore... Et ça, je le crierai jamais assez fort. Nous avons tout accompli ensemble, les pires malheurs, comme les plus grandes espérances... D'être là, en communion continue... Le soir, après ses cours à l'étage, elle descend... Je lui récite le boulot de la journée, la lecture de l'Ours en chantier... Du véritable théâtre, je lui fais... Mimique, intonation, gesticulation et j'espinche sur son visage, ses yeux, les expressions, les tiraillements, les lueurs, les indices, l'effet de la musique, le rythme des mots sur le corps de ma danseuse... Lucette! c'est celle qui est toujours là, m'écoute sans chercher à voir ce qui n'est pas... Ce qui n'existe pas. Tenez... Saint-Malo, au Franklin, minuscule chambre de bonne dans le grenier... Chambre de bonne où j'ai écrit Bagatelles... Des jours et des jours à peiner, à chier cette musique et Lucette toujours là, avec moi et je bosse, m'esquinte des heures à lutter, creuser, ciseler... À trouver la formule, la justesse, la perfection... La zique des mots. Et Lucette, silencieuse! Attentive! Soucieuse même, qui voudrait parfois me voir détendu, un peu... Mais c'est pas possible le relâchement, c'est trop d'efforts à demander... Trop de sang en fusion dans mes veines pour m'arrêter... Et ça bout à l'intérieur et je dois cracher tout sur le papier, sinon c'est la mort... Lucette elle connaît tout ça, par cFur, entièrement, le comprend, le sent... Accepte que je dois mener cette vie, le combat de l'écriture... Ça, c'est la nécessité et le délice, la présence de Lucette à mes côtés, son accompagnement désintéressé...Du plaisir qui ne correspond certainement pas à ce que vous entendez par l'allégresse du couple. Vous, c'est autre chose, moi, c'est Lucette. Et puis, Saint-Malo c'est aussi la mer... Pas la mer bleuasse et putasse des Îles, pas la Baltique plate du Danemark, mais la mer du Nord, verte, grise, houleuse qui cause et gueule avec le vent... Se gonfle à se confondre avec le ciel, fureur grandiose, beauté celtique... Falaise acérée! Récif, piège! Refuge de corsaires!... La mer! Je suis Breton, vous savez... Donc de la mer. Je suis de l'eau et l'écriture le sel de la mer... Sans relâche, à la poursuite de sa cadence, ses mouvements, son déferlement... Musique lointaine de la mer, chants des sirènes, symphonie des tempêtes... Mythe, légende, fureur des âges!... La mer qui gronde, mugit du centre de la terre, s'élève et se reflète jusqu'à la lune... Hurlement d'écume, souffle de démence, déchaînement... Égarement. Le poumon de la terre!... La mer c'est la gorge de l'histoire... Le tombeau des hommes, leur folie ... Le silence de la mort, le naufrage du présent... Démontée, la mer semonce, s'arrondit, se tend, le ventre d'une femme en cloque... La mer qui rentre en elle-même, respire un instant, se fend dans l'embrun d'un clipper pour encore mieux déferler de haine, un raz de marée... S'étire, y a rien de plus beau que la mer qui se détend, se retient et fracasse la fragilité de la nuit. Un ballet perpétuel... Sensuel, pornographique... Des cuisses en muscles, harmonie des jambes qui glissent, se touchent dans une danse lancinante, puis des farandoles, pirouettes, galipette, dégringolades... Multiples tableaux se construisant, se mouvant et se détruisant au fil du vent, du brouillard et de la pluie... La musique! La mer c'est la source des mots. La mer est sans limite, s'humecte, s'infiltre en torrents, épuise... Silencieuse, elle s'enroule autour de votre corps et vous engloutie à jamais. Demandez à Lucette ce qu'elle pense de la mer, combien de fois elle l'a affronté, combien de fois elle a failli périr emportée par sa ferveur d'aller plus loin, à sa rencontre... La découvrir dans son entité, la mer. La mer des grands ports... Le Havre, Dieppe, le mouvement perpétuel des navires, remorqueurs, cargos, paquebots... Ces bateaux qui arrivent d'on ne sait où et repartent pour aussi loin que ça ne s'est jamais vu. La mer sale et épaisse, visqueuse et sournoise des ports... Troquets minables, tabacs puants, bistrots crados... Mer des putains qui chaloupent le long des quais, des macs qui reniflent à la ronde le sel du marin en manque, le pieu en bitte d'amarrage, les pores gorgés d'odeurs d'algues, de vent et de soleil... Les mouettes!... Les sirènes!... Les jurons!... Les grues!... Les câbles!... Les ballots!... Toute la vie est là! L'existence humaine! Les origines se dénichent là, dans les vases du limon, la grande valse, chorégraphie des navires s'infiltrant dans un port, sur les flots de la mer du Nord. Si vous ne connaissez pas ces mers vous n'en connaissez aucune. Vous ignorez tout du plaisir et du contentement que cela procure. Si vous n'avez jamais respiré la mer du Nord, celle de Saint-Malo... Vous n'en avez possédé aucune. Louis-Ferdinand Céline |