La culture des patates |
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| Mon cher Céline, Vous vivez mal avec vous-même, vos insomnies et vos bourdonnements. Vous leur rendez pourtant grâce, pour vous avoir assis la nuit face à vous même, une vie durant. De moins en moins drôle, aride de plus en plus, un bois qui n'a plus de sève. Céline... arrête ton cinéma. Ce cynisme des derniers temps, cette façon de parler de vous-même. Ça use... c'est lassant... Votre musique, trompeuse comme le piano de Borokom, trilles qui s'enfilent, pépiement de moineaux, galipettes et rêveries, une polka si je mens. Manque toute la transparence des cerises... des bigarreaux noirs au mois d'août... veinées de violet. Il est nu, le bonhomme... on lui voit au travers. On rit souvent. Ce que dit le proverbe (Éthiopie): "Qui entend la vérité... il rit". Un acquiescement se fait parfois au dépend de son image. Ce sont des pieds nickelés, si loin dans l'humain. Pereires et sa femme aux bacchantes de portugaise, et ses patates racornies... suintantes du pourri.... produites par le "phalanstère". Il y a là plus de dérision que de p'tite musique. Et vous le savez bien. Votre admirateur J. G. |
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| Cher Monsieur, Dites! Ma foi, vous faites dans la psychanalyse. Mon sort, ma santé, ma vie, ma réputation, ma célébrité... mon génie! Foutre! Ça vous frétillent allègrement les intérieurs tout ça. Vous en bavez de bons sentiments... Ça déborde dans les coins, votre bafouille. Vous en échappez, ça dégouline. Ça se répand! Faites gaffe à vos pompes, ça s'enduit. Ça laisse des traces, mais poursuivez, ça m'intéresse!... Poursuivez, si vous voulez, c'est votre droit le plus strict, je ne peux que vous remercier d'une admiration aussi désintéressée. Pourtant!... Pourtant, cher Monsieur, je constate deux ou trois trucs où vous fantasmez dans les marécages Mauriaciens... Faudra donc encore et toujours me répéter: Ferdinand, tortille une réponse à ce Monsieur qui lui fera saisir la réalité une fois pour toute, nom de Dieu! C'est pas limpide tes explications, fais un effort Ferdinand! Sois sérieux! Sois propre dans tes phrases, ne mets pas de musique, y veulent pas piger ta musique, Ferdinand. Ça les énerve les refrains, les rondes, les quadrilles, les reprises... Y préfèrent les marches militaires... Les parades! Les défilés! Au pas camarades, au pas! L'avenir est devant, dans les tranchées à foutre des gnons à son voisin! La culture de la patate n'est pas tributaire des bobines de fils conducteurs, il faut aussi la terre, pas trop grasse, pas trop sèche, pas trop humide. Il faut aussi des humains pas trop cons, pas trop vaches, pas trop avides et Pereires a appris à ses dépends que le courant ne passe pas nécessairement où on le désire. Il n'imaginait qu'une chose, Pereires, comme solution à toute la misère humaine: la science! Il pensait que l'électricité lui donnerait des patates trois, dix fois plus grosses pour nourrir l'humanité entière... Allons donc! Elle s'en fout l'humanité des patates à Pereires et vous le savez très bien. L'humanité a besoin de maîtres qui lui fichent des coups de pied au cul afin qu'elle marche droit et bosse pour les fabricants de cannons... Tout le reste c'est de l'apitoiement et de l'onguent pour bonnes soeurs. Vous lisez mes livres en y cherchant je ne sais quels traits de génie qui vous foutraient en pleine gueule La solution à vos attentes. Je regrette, mais il n'y a pas de messie ici, rien à pisser dans mes livres, ni doctrines, ni messages, ni dogmes... Rien! Il n'y a que de la musique. Que vous le vouliez ou pas, il n'y a que de la musique et libre à vous de ne pas l'aimer. Je m'en fous. Mais elle est là et elle vous emmerde, c'est déjà quelque chose. Vous errez, cher Monsieur, je vis très bien avec tout ça. Je vous ferai respectueusement remarquer que ce sont davantage mes contemporains qui ont de la peine à vire avec moi... Tas de rapaces qui ne souhaitent qu'une chose, me copier en me dénigrant et se repaître de mon cadavre. Voyez-vous, j'ai trop souffert pour apprécier à sa juste valeur l'hypocrisie de mes semblables, voilà tout. Je sais bien que la mort est proche, elle me guette depuis longtemps et finira par se montrer un jour où l'autre, c'est fatal. On y échappe pas à l'Ankou, la grande faucheuse. Je suis malade, fourbu, le corps brisé par les privations, la haine et la mesquinerie. Le plus tôt sera le mieux, j'ai connu suffisamment d'absurdité pour écrire mille autres livres, mais il est trop tard... Je n'ai plus le temps. Céline |