Moi, je m'en fous |
||||
![]() |
||||
| Salut Ferdinand, Je t'ai découvert y'a pas longtemps, et j'ai eu beaucoup de mal à m'en remettre. Il y a une puissance indescriptible dans ton style, j'ai souvent eu, durant la lecture du «Voyage...» des frissons devant ton implacable lucidité... Récemment quelqu'un m'a presque reproché de te lire en voyant «Mort à crédit» à mon chevet! Précisons qu'évidemment ce quelqu'un n'a jamais pris la peine de te lire. Moi j'en ai marre qu'à chaque fois qu'on parle de toi on parle de nazisme, ou de collaboration... Tous ces «dénonceurs» ont-ils pris la peine d'enquêter sur le passé politique de tous les peintres ou chanteurs qu'ils ont admirés? Faut-il que tous les artistes soit irréprochables et d'une même orientation? En ne faisant que dénoncer tes (désastreuses) orientations politiques, ne jouent-ils pas le jeu des dictateurs qui voudraient que les artistes ne parlent que d'une même et unique voix, une pensée unique? Au lieu de parler de tes idées, moi je préfère te lire et j'y trouve à chaque fois une grande jouissance car tu dis si bien ce que parfois je pense peut-être. Julien |
||||
|
|
||||
| Julien, Eh bien! Mon cher Julien, nous sommes maintenant deux à nous en foutre de ces apôtres de la rectitude. Vous savez que mes ennuis avec les cocos, les lettrés franchouillards ne commencent pas avec la publication des pamphlets! Alors pas du tout! Pensez donc, ils s'en foutaient des Juifs, les littéraires politicaillards inscrits au Parti! Les pamphlets? C'était la bénédiction... La belle occase pour me tomber dessus, hargne absolue! Une horde sauvage à l'assaut des chimères!... Le rêve, quoi! Se débarrasser de Ferdine à tout prix... Instants caressés de la vengeance républicaine... Un déferlement de haine et de mensonges au nom de leurs valeurs libérales. C'est « Voyage... » et seulement « Voyage » la cause de toute cette haine, la seule! Ils n'ont jamais accepté ce bouquin, différent!... Dérangeant!... Le style! La musique! La langue! Trop de vérité en pleine poire!...Immoral! Choquant pour leur sensibilité... Fragile! Hypocrite! Sournoise! Perfide! Chattemite! Séminariste! On ne montre pas la réalité, la misère crue de la populace dans les romans... La débauche! L'anarchie! L'ordurie du langage! C'est pas ça, la littérature, c'est autre chose, ça sent bon le parfum, la littérature... La véritable! L'unique! C'est davantage! C'est chier de beaux verbes enrobés, qu'il faut... Narrations bellâtres! Détentes sur l'édredon! Paysages bucoliques! Humanisme à la Mauriac! Dialogues d'amourettes! Et voilà c'est bien pondu... bien ficelé! Torché au papier luxe et c'est le Goncourt assuré dans les chiasses de leur Académie! Je l'ai payée très cher cette liberté de penser et d'écrire... l'exil, l'emprisonnement, la confiscation de mes biens, le bannissement. Et encore... Même à votre époque on cherche à me museler. Interdire mes livres! Dénigrement! Ignorance! Bêtise! Tous les moyens sont bons et ça n'aura pas de fin, jamais! Je suis le pestiféré par excellence! Celui par qui le salopard se donne bonne conscience... Le bouc émissaire de l'hypocrisie française et c'est pas demain qu'on passera à autre chose... Mais je m'en fous, à quoi bon! C'est inutile! Le verdict est inéluctable, définitif! La liberté c'est le surin des puissants pour percer le rêve des crèves la faim et malheur aux objecteurs. Mais, je vous le dis... Je m'en fous!... Ici, à Meudon, avec Lucette, Toto, les chiens... Dans le jardin, pas loin, y'a la tombe de Bébert, la solitude, les importuns, parfois la médecine... Je travaille... M'échine à écrire la musique de cette tuerie. «D'un château l'autre» «Nord» et celui qui suivra... Celui en chantier bouffant mes dernières forces, c'est fini! Une trilogie et ça bouclera ces années de destruction et de folie et après, plus tard, ce sera la véritable vengeance... l'épuration, les procès, le peloton, la prison... Lisez ces bouquins Julien, et vous verrez que la guerre, quelle qu'elle soit, est fomentée par les richards!... Viandards! Marchands de canons! Planqués! Adorateurs du marché noir! Et les véritables victimes, ceux qui la subissent totalement, dans son intégralité, jusqu'au désenchantement, sont toujours les mêmes, constamment! Si peu de temps qu'il reste pour tout dire, ma santé anéantie, mon corps brisé et tout au bout, il n'y a que la mort et la nuit qui attend pour me libérer de la souffrance, de leur intransigeance et de leur crasse qui suinte et me colle au cul tel un furoncle... Bien de choses, Ferdinand |