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Daphné 
écrit à

Louis-Ferdinand Celine


Miroir?


   

Cher monsieur Céline,

Comme j'aime particulièrement votre écriture, je me suis attachée à vous lire comme je le pouvais, à dégotter vos pamphlets et... à lire votre correspondance sur Dialogus, avec beaucoup de plaisir. Dialogus est pour moi une manière de vous retrouver, toujours fidèle au poste et fidèle à vous-même. Vous ne vous imaginez pas à quel point je trouve vos textes sublimes. C'est comme ça qu'il faut écrire! Vous avez réellement inventé une écriture, et combien d'auteurs peuvent s'en vanter?

En revanche, j'ai plus de mal avec le contenu... qui me fait sourire. Vous trouvez les hommes désespérants de médiocrité si j'ai bien compris, et vous semblez vous complaire sur le sujet. Comme s'il n'existait aucun humain bon, droit, juste et courageux! Taper à ce point sur la médiocrités des hommes, est-ce que ça ne serait pas une manière de ne pas voir la vôtre? Comme ça, en miroir? Peut-être êtes-vous bien meilleur écrivain qu'humain, vous ne croyez pas?

Bien à vous,

Daphné


Daphné,

Un peu et ça glisserait dans la flatterie votre baratin. Vous m’entortillez dans vos douceurs, compliments par-dessus cajoleries, effluves… sentiments… déclamations. On baisse la garde devant tant d’admiration… Mais gaffe! Ferdinand, gaffe! Le couperet ne tardera pas, c’est toujours, que je me dis… forcément! Ça ne rate pas!

Baïonnette au cul, on bat la mesure, au pas! Marche devant Ferdinand! Rataplan! Cadence! Rataplan! C’est par là-bas qu’est dressé l’échafaud des médiocres, la grand'messe des défroqués de la République, le cérémonial de la culpabilité collective… Huilé! Magnifique! Le spectacle des remords, sensibleries et déchirements au programme…

Puis, jouissance! Décollation. Oh! J’ai l’habitude des exécutions sommaires, vous savez. À mon âge, des bourreaux, j’en ai connu. Ça vous remonte doucement les doigts vers le ras du cou… Dégage le col et la nuque, surtout… Pour les cheveux, c’est le plus important, la nuque… Rose et blanche, tendue sous le fil et hop! Dans le panier! Au suivant…

Faut bien sauver l’idéâââ, l’humanité coûte que coûte, pour son bien, les apparences… Pour l’exemple, Ferdinand, l’exemple et les finances! Ce Guillotin des causes humanitaires, mais soyons juste, la punition est salvatrice pour la populace… Elle aime le beau spectacle, en redemande des punitions, la populace, des listes de coupables à n’en plus finir, des responsables… insatiables. Ah, miroir! Ah, miroir!

Que d’hymnes à l’émulation pour de si pauvres refrains, n’est-ce pas? Grandeur et décadence pour si peu de résultats… égouttement de foutre et de fientes… Pertes! Juste ce qu’il faut pour polir le miroir, éphémères reflets pour des regrets si légers d’hécatombes… si légers pour un monde passé au hâchoir… la der des der et tout ça… Promesses.

Suffit d’un revers de la main, d’un soupir et vite balayé le souvenir des jeunesses sacrifiées, la cause des autres. Massacre de bannières… rouge… faucille… marteau… étoiles… tricolores… gammées, mais qu’importe la saveur, c’est joué d’avance… Goût de sang et on n’a plus qu’à s’excuser des dégâts et ériger des mausolées, de belles cérémonies qu’on fera pour se souvenir, plus jamais ça… C’est promis, c’est juré… C’est un pas de plus vers la pureté et quel pas! L’abîme!…

Humains? Dites! Vous m’en contez des conneries… Expliquez-moi ce que c’est… un humain. Je suis curieux d’entendre… de débattre.

Alors… ce passé, ces cadavres, à quoi bon s’y étendre? Ça pourrit… Disparaît… L’homme vaut bien mieux que ses horreurs, c’est entendu, philosophé… Rousseauisé et voté au suffrage universel, comme ça la conscience est sauve et on peut poursuivre le rythme, nous avons la bonté… Suffisance de concierge! On peut enculer qui on veut pourvue que ça rapporte… Les bonnes affaires! Miroir pour une prochaine fois.

Oh, le Céline! Oh, le vilain qu’il est! Le foutu médiocre! Détrousseur qui vomit la bête! Qui vocifère ses entrailles et remâche les vôtres… Il en remet, dresse le décor, se complet, rigole… mais regardez bien l’illusion du miroir, derrière le reflet, c’est l’illusion, Daphné! Seulement l’illusion… Osez et observez les agissements, la coutume! La folie! L’horreur! Osez me conter les humanistes…

Les justes, dites-vous? Mais nom de Dieu! Vous en aviez dégoté un, un juste… et vous l’avez crucifié sur son Calvaire, perché bien à la vue de la populace avide, cannibale! Ensuite, vous en avez fait un Dieu dans son église pour vous donner une conscience universelle… Voir enfin de la pureté à grands jets, éjaculer de votre miroir… Miracle!

Et c’est beau et ça rassure quant à l’avenir, quant à la suite… C’est gagné! Vos justes, ils se multiplient, vermine grouillante! Un coup de pioche dans le fumier et il en sort cent à vous prêcher l’amour du tortionnaire… La servitude et l’étripage fraternel. Alors, si vous voulez, je préfère contempler ma propre médiocrité, qui vaut bien celle dedans votre miroir.

Je vais vous dire, tout ça, à la fin, c’est du bourre mou… Vos petits jeux jolis, assurances, si coquette, devant vos prétendants, l’avenir qui n’appartient qu’à vous seule… Le monde à changer! L’homme si bon à rendre encore meilleur! Quel boulot! Ah jeunesse! Immortalité de la race! Sentiments! Abnégations! Sainteté! Prêchi-prêcha!

La vérité? C’est qu’il y en a qu’une seule possible, celle que vous repoussez de peur de la voir de face… La mort. Il n’a rien d’autre au retour du reflet, l’impression d’une ivresse, peut-être?… Frissons passagers, vrilles, révérences, salamalecs devant une si bonne contenance… indifférence hautaine devant l’inéluctable… Moquerie aussi, rires, cascades de plaisirs vite épuisés et c’est tout… Les illusions s’envolent… Une à une, là est la finitude, la désolation, l’aboutissement… La fin du voyage. La bête étend ses ailes et c’est pas joli à regarder. Faut l’habitude… Allez y voir… Jetez un petit coup d’œil dans votre miroir et vous verrez… là. Oui, là… Juste derrière votre épaule, elle est là… À se marrer de vos humanités.

Céline

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