Marcel Aymé |
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| Monsieur L.F. Céline Parlez-moi de votre ami Marcel. L'homme, l'écrivain. |
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| Louis-Ferdinand Céline | Cher Monsieur, Vous causer de Marcel? Avec le temps, les absences, les malheurs, les vacheries on a fini par se réconcilier... p'tit à p'tit... on se fréquente peut-être par habitude, mais aussi par amitié, par convictions...les souvenirs qui nous retiennent. Il s'arrête parfois à Meudon, le dimanche, lorsque le temps est beau on s'installe dans le jardin avec les bêtes, y a Paris au loin et on cause... On discute des dernières nouvelles, de la Butte des années trente, l'époque, nos rencontres, les bordels, les jambes des danseuses... On converse de la guerre, l'Occupation, l'exil et les emmerdes qui ont suivi. On cause des copains, de ceux qui sont morts, les fusillés, les disparus, les dispersés... ceux qui ne sont pas revenus, les exilés, les fuyards...On crache sur les planqués, les épurateurs, les collabos qui n'ont pas été inquiété et se la coule douce dans l'industrie ou les institutions de la République... De tout ça, des événements, de nos livres, de la médecine et du passé puisque l'avenir est un rêve qui ne me concerne pas... Rue Lepic, j'habitais et plus tard rue Girardon... Et Marcel tout près, rue Paul Féval, je crois. On se croisait, se serrait la main... Puis on se retrouvait dans l'atelier de Gen Paul avec Levigan, Daragnès et les autres... On discutait politique, on parlait d'argot, on s'esclaffait de bons mots contre les Juifs, les Boches et les Soviets... on s'amusait quoi! Comme aujourd'hui vous déconnez contre les bicquots et les négros... Rien de bien méchant, on rigolait entre copains en cassant du sucre, rien de plus. Mais personne n'y croit, des copains qui rigolent c'est trop simple... Y avait Gen Paul avec son vieil imper qui se collait un faux balai à chiotte sous le nez, rabaissait sa mèche, les yeux furax et imitait Hitler en hurlant des imprécations en boche... À s'en rouler sous les tables... On criait! Vas-y Gen Paul, Te gêne pas... Fais-nous le Nabo... Même à l'Ambassade Allemande devant le grand monde, un Dîner officiel, il nous l'a fait le Hitler... On a échappé à la déportation de peu... Mais la légende est qu'on complotait... Que je bavais de haine sur tout ce qui bougeait... Si ça peut les exciter les contemporains, les enrager... Si ça peut vous amuser... Moi je m'en fous, je vous raconte ce qui en est. C'est vers cette époque, 41-43 que Marcel a publié quelques nouvelles: «À la carte» et «L'Avenue Junot» qui me plantait un peu comme l'antisémite de service du regroupement, toujours à me vautrer dans les discours racistes, comme si j'en avais l'exclusivité et les autres se contentaient d'applaudir. Moi, je savais bien que le vent allait tourner, je savais bien que les Boches ne tiendraient pas le coup longtemps, qu'ils n'avaient rien compris les hitlériens... Ils seraient balayés. Alors j'étais pas heureux de la réput qu'il me traçait dans ses écrits, mon ami Marcel. Je me doutais que les libérateurs s'en serviraient pour m'accuser des maux de la terre... Me suis pas retenu alors pour refroidir nos relations... En 44... Je suis parti, les planqués de Londres et les libérateurs qui débarquaient en Normandie menaçaient les uns comme les autres de me les couper. Ces ordures m'expédiaient de jolis cercueils pour me prévenir de ce qui m'attendait... Remarquez que je ne voulais pas partir, c'est Lucette qui a insisté pour qu'on mette les bouts. Elle comprenait que tous ceux qui me détestaient depuis le Voyage... depuis Mea culpa... en profiteraient pour me faire la fête. Alors nous sommes partis avec Bébert dans sa musette, abandonnant tout le reste aux vautours, aux libérateurs... mes manuscrits, mes meubles... Ils ont tout pillé!... Volé!... Vandalisé! Des pourritures de la pire espèce! Le Danemark! L'exil, l'emprisonnement, 18 mois au cachot, puis en résidence surveillée... De Paris, Marcel Aymé avec Paraz et beaucoup d'autres, même des Juifs... m'ont défendu contre les bourreaux de l'épuration... Marcel a écrit des articles, des manifestes, rencontré des gens, discuté avec les autorités, il a même témoigné à mon procès où j'ai été condamné par contumace à la prison et au déshonneur national. Je lui en suis reconnaissant à Marcel pour ces efforts, il n'a jamais laissé tombé les copains malgré les différends qu'on pouvait avoir... Aymé, je vous l'ai pas encore dit, je pense, est également un excellent écrivain, c'est pas mon genre d'histoche et de fignolage son truc, mais son roman «Uranus» est une parfaite réussite dans sa catégorie. Alors voilà, j'ignore si cela vous satisfait comme indications, mais l'amitié en temps de misère et d'éloignement n'est pas toujours fastoche, des hauts et des bas où les malentendus peuvent prendre des proportions, s'amplifier et parfois ça se brise complètement sur l'hypocrisie des uns et des autres. J'ai souffert, connu toutes les trahisons, les bassesses de mes semblables mais malgré tout ce que j'ai pu dire de Marcel Aymé, il n'a jamais manqué à ses convictions et a été solidaire de mes malheurs. Louis-Ferdinand Céline |