L'idéal nazi
       
       
         
         

denis.paparrazzi@caramail.com

      Monsieur,

Je vous écris car je ne comprends pas. Vos oeuvres sont belles et quelques-unes furent même sujet au bac de français. Mais pourtant, je pense chaque fois que je vois une des vos oeuvres à vos idéaux politiques plus que détestables...Vous fûtes pendant la guerre plus qu'un collaborateur: un collaborationniste... Vous avez cru dans l'idéal nazi qui repose sur des idées xénophobes, racistes, barbares!!!!! Pouvez-vous éclairer du faisceau de la vérité cette période noire pour tous? Pouvez-vous m'expliquer votre position vis-à-vis de la pourriture nazie qui semble actuellement pointer son nez dans notre univers politique pour répandre de nouveau son message xénophobe...

DENIS LE PAPARRAZZI

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Cher Monsieur,

Vous ne me comprenez pas?... Vous ne pouvez pas dissocier mes livres de la réputation de prophète du mal, de pourriture nazie, de collaborationniste merdeux et de fils de pute que l'on m'a faite depuis 60 ans et que l'on s'acharne à entretenir vicieusement pour me maintenir au tapis et m'écraser du talon. Je suis l'écrivain hérétique et maudit du XXe siècle à excommunier!... Fusiller!... Décapiter!... Momifier et exposer au musée Grévin. Puis, vous me demandez de vous éclairer du faisceau de la vérité et confirmer, dans votre bienveillante sécurité idéologique, que je suis un salaud... Foutre Dieu! Et pour finir vous désirez que je me positionne sur la montée du néonazisme à votre époque... Tout ça est bien tarabiscoté...Est bien répétitif... Mais je suis d'humeur pour les grandes manoeuvres... Aux armes!

Comme je l'écrivais à ce M. Laurendeau aux questions si bien farcies de citations de mes livres par des analyses bien huilées de sous-entendu, j'ai connu et vécu la boucherie de 14, ces millions de soldats des tranchés, ces morts vivants à l'assaut des mitrailleuses ennemies, les obus de 75, des heures, des jours et des semaines à attendre son tour de passer au hachoir à viande, essayez d'imaginer un seul instant... L'horreur! Tout ça pour jouer au héros et donner de l'avancement aux galonnés. Blessé, médaillé et déclaré invalide à 75 %, j'ai vu agir la connerie humaine dans ses pires bassesses, dans ses débordements de haine et de bêtise les plus subtiles. Plus jamais la France ne devait revivre ça, je pensais... Plus jamais!

Tout ce que je désirais en 37, c'était sauver la paix et j'ai dénoncé certains groupes qui poussaient à nouveau les pays d'Europe à se déchirer pour des clous... Pour la fortune des marchands, toujours les mêmes, fondeurs et astiqueurs de canons... Assassins en costar qui bouffent du caviar avec le Ministre et sa Dame pendant qu'on se bourre les tripes avec le sang du populo... J'ai dénoncé tout ça à ma façon. C'était la perception de mon époque, des anciens de 14. Puis, il y avait le Front populaire avec ses épouvantails rouges qui menait la France au délire... J'ai cru alors qu'il était temps de tenter quelque chose pour l'Europe... Que c'était peut-être la solution à la folie qui montait de partout, chaude et ardente la tension et je croyais que seule l'Allemagne pouvait le réussir, sinon les Ricains débarqueraient avec leurs boîtes de « cornbeef » et qui sait, peut-être même les Bolcheviques se porteraient volontaires pour venir jusqu'à Paris et la faire aussi, leur Europe... Qui sait? Staline aimait tellement les peuples qu'il s'en disait le père... Il aurait fait n'importe quoi pour le sauver, le peuple et le prendre sur ses genoux... Staline était le peuple. Moi, j'ai préféré miser sur l'Allemagne... Le mauvais cheval... Crime d'hérésie, j'étais du mauvais côté et ça ne m'a jamais l'ché depuis. Je vous le dis et j'en connais un bout sur le sujet, la pire connerie que l'on peut faire, c'est de choisir le mauvais camp.

Antisémitisme!... Le Juif coupable? ... Tout ça c'est lié, ça prend toujours des responsables pour expliquer le malheur des temps et le Juif l'était coupable, le seul responsable. Depuis le Christ qu'il était responsable des infortunes de l'occident, alors forcément, ça marque... Ça s'imprègne dans l'inconscient à force de propagande et d'éducation catholique millénaire. Voyez comment il était perçu et traité le Juif au cours des siècles, en Russie, en Espagne, en Pologne... Partout des «nuits de cristal » des pogroms, des restrictions, des interdits, des exclusions, des misères; l'antisémitisme était alors une vertu, une croisade civilisatrice... Une affaire d'État, rappelez-vous Dreyfus, le déferlement des passions, pendant des années la France déchirée pour une histoire de Juif... L'étoile jaune ne fut que l'aboutissement de toute cette haine... 2000 milles ans de haine et de propagande, ça compte... Ça s'installe... Ça mijote. L'Allemagne n'est pas la seule responsable de l'holocauste, croyez-moi, elle en est le résultat...

Mais, collabo moi! Ça jamais! Je refuse l'accusation que vous portez, nom de Dieu! Des pages que je pourrais vous écrire sur la collaboration en France, sous Vichy... Des bottins téléphoniques en trois colonnes que je peux vous citer sur tous ceux qui ont frayé, pactisé et furent même honorés par l'occupant: Mauriac, Maurois, Martin du Gard, Jules Romain, Giono ont vu leurs Fuvres publiées, traduites en allemand, adulées par la propagande... Chevalier, Guitry et combien d'autres s'affichaient avec le conquérant... Participaient... Fréquentaient ces beaux Messieurs les officiers si dodus de Kûûlture française et se payaient du bon temps avec la Komandature... Faisaient fructifier le marché noir... Même Malraux a attendu que tout soit ficelé avant d'embarquer dans la parade et devenir un grand résistant, pendant que Sartre, à la terrasse du Flore, se plaignait des pannes de courant causées par les bombardements alliés... Ça portait ombrage à ses Mouches, qu'il disait... Parlons-en de la collaboration!

Alors que moi, rien du tout, la dèche! Mes livres interdits en Allemagne... Je n'ai jamais fait partie de la machine à Goebbels, des centaines de millions de francs par mois pour la propagande en France seulement, des voyages organisés, des conférences sur l'amitié franco-allemand, des revues et tout ce que vous voulez pour flatter l'intellectuel parisien et lui permettre d'exprimer son 'art... De moi, on ne voulait pas, on me considérait comme une tare, un teigneux, un fou, un dangereux anarchiste qui montrait à tous ces bouseux merdiques leur triste réalité, l'odieux de leur aplaventrisme, le miroir de leur propre hypocrisie... Moi, je devais me battre, gueuler, quémander à genoux qu'on me donne dix tonnes de papier pour mon« Guignol's Band »... Comme collabo, on peut faire mieux, mais de ça on ne cause pas, c'est le silence venimeux des adeptes du marécagisme, refermons les plaies purulentes qu'ils disaient, mielleux... Vive l'armistice pour les copains... Ah! J'en connais un bout... Tout ce que je pourrais dire et que je raconte pas, par pudeur de trop froisser, de trop raviver les rancoeurs qui couvent toujours par ci... Par là... Un peu partout.

Je ne vous cause pas des industriels, des commerçants, des exploiteurs qui produisaient pour la machine de guerre nazie et touchaient des profits gros comme ça, ils ne furent jamais inquiétés, jamais menacés, jamais enquêtés, mais décorés et subventionnés pour reconstruire la France tandis que moi, de Londres, la BBC me condamnait à mort, je recevais des cercueils dans la gueule et toutes ces saloperies qui mettaient Lucette et les copains dans tous leurs états... J'ai dû mettre les bouts pour sauver ma peau et ils ont poussé la barbarie jusqu'à saccager mon logement de Montmartre, piller mes meubles et mes manuscrits... Des salauds! Des ordures! Des opportunistes qui ne cherchaient qu'à se protéger eux-mêmes en gerbant sur les autres... Collabo? Jamais, vous dis-je!

Vous voudriez maintenant comparer votre époque, que vous pensiez expurgé de ses vils démons du nazisme, avec la mienne... Vous pensez que votre monde agit comme s'il n'était rien arrivé et ça vous étonne, comme s'il fallait toujours recommencer à vivre et à se battre... Comme si l'intolérance et la guerre, depuis dix mille ans, demeure la solution à tout et ça vous déçoit ... Calculez le nombre de guerres depuis la Dernière et vous n'y arriverez pas, il y en a trop et n'en cherchez surtout pas les raisons, c'est encore plus merdique... Des morts et des morts et toujours pour une juste cause... Toujours pour rien, votre époque ne vaut pas la mienne... Votre humanité n'en vaut pas davantage.

Voyez-vous, je n'ai aucune indulgence pour la race humaine et votre perception de ma prétendue xénophobie se situe peut-être à ce niveau et c'est aussi probablement pour cette raison qu'elle donne parfois l'impression de débordement... Je ne crois pas à son avenir, à l'humanité... Elle peut crever tout de suite l'humanité et je m'en fous... Elle ne mérite pas une ligne de complaisance, elle peut s'étouffer dans sa fiante, l'humanité et j'irai pas à ses funérailles. Toute son histoire tourne autour de la haine, toujours... Du mur des Lamentations au mur de Berlin, c'est la même histoire... Des murs que l'on érige et à présent vous en construisez des plus infranchissables... Des murs entre les riches et les pauvres, le savoir et l'ignorance, l'écologie et la production à outrance... Tout ça va engendrer d'autres sortes de haine, de racisme et y en aura toujours pour défendre des beaux principes, mais ça ne changera rien à la réalité... Que de la haine et tout au bout de la haine... La nuit.

Voilà! Tout est là! Veuillez excuser, cher monsieur, la longueur de ma réponse et mes sautes d'humeur, mais la nature de vos questions et de vos commentaires la justifiait, je pense.

Bien à vous,

Louis Ferdinand Céline