Les poux dans la crinière
       
       
         
         

grinlingj@bluewin.ch

      Cher Louis Ferdinand,

Ce que vous placez entre parenthèses dans vos textes est invariablement insipide. Pourquoi n'avoir pas exigé de l'éditeur la suppression de ces éléments, ce qui était certainement votre intention?

Bien qu'il soit maladroit de vouloir établir une gradation de votre génie, permettez-moi de distinguer les deux Féeries, le Guignol's Band et le Pont de Londres, puis Mort à crédit.

Bien sûr, le Voyage sont les prémices d'une oeuvre qui dépasse de la tête et des épaules les efforts des scribouillards classiques de tous les temps. Mais c'est encore la tentation de la phrase filée, sentencieuse: "La plupart des gens ne meurent qu'au dernier moment; d'autres commencent et s'y prennent vingt ans d'avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre." "Les femmes ont des natures de domestiques." "Il y a, c'est exact, beaucoup de folie à s'occuper d'autre chose que de ce que l'on voit." (Compliment à l'insouciance nègre). "La loi, c'est le grand - Luna Park - de la douleur."

Le Voyage nous offre le plaisir oiseux de repérer quelques embourbements qui semblent avoir échappé à une attention lexicale sans défaut. "Nous dûmes donc courir les embuscades pendant des nuits et des nuits imbéciles qui se suivaient, rien qu'avec l'espérance de moins en moins raisonnable d'en revenir et celle-là seulement et aussi que si on en revenait qu'on n'oublierait jamais, absolument jamais, qu'on avait découvert [etc.etc.]." " [.] il est bien entendu qu'un soldat est aussi brave qu'insouciant, et grossier plus souvent qu'à son tour, et que plus il est grossier et que plus il est brave." "Cette répulsion instinctive qu'inspirent les commerçants à ceux qui les approchent et qui savent, est une des très rares consolations qu'éprouvent d'être aussi miteux qu'ils le sont ceux qui ne vendent rien à personne."

Faites-nous le plaisir d'admettre que vous auriez aisément pu faire mieux.

Cordialement

John Grinling

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Cher Monsieur,

J'ai déjà affirmé cent fois... mille fois que j'aurais souhaité ne jamais avoir à écrire «Voyage au bout de la nuit»... Des raisons alimentaires m'y ont obligé, sans plus... Uniquement pour bouffer autres choses que des nouilles au beurre et des légumes bouillis... Gagner son bifteck, un petit apart peinard où les fins de mois auraient parus moins amers... Alors que je crevais de faim, d'autres ne se gênaient pas pour scribouiller n'importe quoi et gagner des prix, du fric à la pelle, honneurs, éloges et articles... Pourquoi pas toi, Ferdinand, que je me suis raconté. La médecine de zone ne fait pas vivre son homme... J'ai donc écrit le «Voyage...» et puis les autres...Voyez le résultat! Des emmerdes! Jalousie! Haine! Calomnies! Mesquineries! Seulement des emmerdes que ça m'a rapporté de raconter vos petites vérités.

J'ai même hésité à autoriser une nouvelle publication du bouquin à la Nénéref... Mais que voulez-vous, l'exil, le retour, la grande misère qui était mienne... faut bien vivre. Je suis couvert de dettes, cher Monsieur, tributaire de mon éditeur... Tout lui appartient ici, les meubles, les hardes, le papier sur lequel j'écris... même les pinces à linge. Figurez-vous que je dois emprunter sur mon compte pour enterrer mes bêtes dans la dignité... Littéralement à la merci de Gaston et sa Nénéref. Il me tient littéralement enchaîné à ma table de travail et m'en sort au besoin...pour une petite virée à Paris... Alors, lorsqu'il m'a dit, Gaston, dans le jargon des marchands: Ferdinand! Pas de doutes! «Voyage...» c'est une valeur sûre pour la Maison ... Allez! On le remet en route! On va en vendre des millions et tu seras riche, Ferdinand... C'est une promesse d'éditeur! Alors voilà, malgré toutes ses imperfections, comme vous dites, j'ai dit encore oui.

J'ai aussi toujours dit que je n'étais pas un écrivain, mais personne m'écoute. Ils préfèrent m'accuser de leurs malheurs et m'insulter pour la honte qui leur colle au cul. Les histoches? Je ne possède aucune imagination pour écrire de la littérâââture! Tout ça c'est de la merde... Ça ne veut rien dire! Ils m'appellent Maîîîître, me flattent en me demandant des conseils sur l'Ââârt, la manière de torcher un beau papier pour se taper son siège à l'Académie Goncourt... Qu'est-ce que vous voulez que j'en foutre de leurs états d'âme?... Ils me bercent de leurs compliments pour me lavasser et me poignarder à la première occase. J'en ai rien à blairer de la littérâââture et de la propreté de ses sentiments universels. Alors foutez-moi la paix avec mes erreurs de style et comprenez que jamais je n'ai accepté qu'un éditeur se trifouille le pinceau dans mes textes... Jamais!

Je ne suis pas un écrivain, ce qui m'intéresse c'est la petite musique des mots que l'on crache sur le papier et qui nous reste dans le crâne, une mélodie que l'on fredonne distraitement. C'est ce que j'ai cherché à perfectionner, ciseler, approfondir tout au long de ma vie... Même avec «Bagatelles...», ne vous en déplaise, c'est, musicalement parlant... du virtuose. Mais pour l'atteindre, la sentir, il faut bosser sans cesse, rien d'autres, ne jamais dormir et reprendre les phrases, remodeler les mots jusqu'à la note juste ... 10 mille pages pour 500 imprimées, elle est là l'âme de l'écriture, pas ailleurs et le «Voyage»... voyez-vous, si ça peut vous satisfaire, c'est un bouquin insuffisamment dépouillé du superflu pour donner une musique qui tient la portée.

Je suis d'accord avec vous, ce que j'ai fait de mieux, comme musique est «Féerie pour une autre fois» puis «Guinol's band». Assurément mes meilleures livres, mais un désastre commercial, invendable!... Une catastrophe, l'éditeur allait acheter lui-même des exemplaires de «Féeries...» pour mousser les ventes et éviter le pilon. Aujourd'hui, voyez-vous, on préfère l'anecdotique, les petites balades gentilles à la Sagan ou les grandes sagas à s'arracher l'émotion du coeur... On s'installe au salon devant un p'tit pinard et on cause volontiers de tout et de rien. Mais, «D'un château l'autre»! Oh! Là, attention, c'est autre chose... le retour miraculeux de mon «génie»... Du véritable Céline! Du grand Céline! qu'ils écrivaient ces pisseurs d'encre à jaculer leur ignorance dans leur froc... Ça c'est de la littérature... l'Allemagne à genoux, les collabos, les fusillés, les salopards d'en mon genre à fuir à toutes jambes devant les Libérateurs... Foutre!.

Mort à Crédit? Bien sûr «Mort à crédit» est aussi supérieur au «Voyage...», mais il s'agit du livre le plus détesté, sali! Vomi! Déchiré! Autodafé sur la Place des grands penseurs... La vengeance de la presse, des écrivains, des beaux parleurs, des critiques, des bouffeurs d'oseille... de tous ceux qui s'étaient un peu reconnus dans le premier et ne pouvaient supporter ce que je leur crachais en pleine poire... Pareil aux autres, oublié. «Mort à crédit».

Admettez que faire mieux n'est pas tellement compliqué, il faut bosser, c'est tout... S'arracher les tripes sur la même phrase, la tripouiller jusqu'au moment où elle tinte agréablement à l'oreille, une petite tonalité originale qui, liées les unes aux autres, fera un genre de symphonie du populo qui restera accroché quelque part... un peu comme «Le temps des cerises» Vous voyez? Alors oui, modestement, je l'avoue... J'aurais pu faire mieux et ne jamais écrire «Voyage au bout de la nuit». Ne jamais écrire du tout, mais il est là... Ils sont tous là avec leurs défauts et ça me pèse.

Louis-Ferdinand Céline