L'écriture en guise de thérapie
       
       
         
         

nicole.frey@wanadoo.fr

      Docteur,

Pensez-vous que la pratique de l'écriture soit une thérapie réellement efficace en cas de problème névrotique avéré? Et, le cas échéant, de quoi pensiez-vous pouvoir vous guérir en écrivant? Des hommes en général? Ou, plus prosaïquement de vous-même?

Nicole

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Chère madame,

Je suis généraliste pas un accroc du divan! Boutiquier des mauvais rêves! Mythologue en vicelardise! Diplômées en fées Carabosse! Farfadets du chaudron! Spirites de bistrots!... Freluques à la quête du sexe des anges et de la pierre philosophale... Je ne fais pas dans la perversion des neurones et du coït subliminal... Je suis Médecin! Alors, les maladies de l'âme, les exhalaisons des richards en mal de fornique, le suc des profondeurs ne m'intéressent pas. C'est pas mon ressort. Je laisse ça aux curetons des analyses, rêêêveurs d'un monde d'ailleurs qui se grattent les intérieurs pour dégotter d'on ne sait où un semblant d'harmonie... Foutaise! C'est leur boulot d'arnaquer les faiblards purgés aux jus des beaux quartiers... Adeptes du goupillon... Marchands d'indulgences! Espérances idylliques!...Certitudes du paradis meilleur... Forcément qui faut qui soit meilleur, le paradis! Sinon à quoi y servent les grands sorciers du divan? Je vous le demande? Faut juste mettre le prix et tout leur est possible à ces fakirs de la modernité... Guérison des obsessions, névroses, psychoses, cirrhose, débauches, fibroses, furoncles, bourbillons, bubons, phlegmons, tumeurs... Tout ce que vous voulez, c'est possible! On va vous dénicher la rareté des saletés. Vous allez en avoir plein la gueule. Plus ça se complique, plus y faut allonger l'avoine et plus y a du pèze plus les chances de guérison s'éloignent... C'est fatal! C'est la norme! C'est écrit dans le règlement! Le code! Y faut plus d'analyses... De fouille! De trifouille! De Patouille... Allons, que diable! De la persévérance! Courage! Abnégation! Humilité! Ferveur! Allez! Cordez-moi en pour cent briques... Un max par séance! Par ici la monnaie... Pas de malheurs... Seulement des étalements, des épanchements, de l'approfondissement! Différenciation de la couille femelle de la couille m'le et encore... De la couleur du foutre! Masse! Densité! Concentration!... Effluves! Humidité! Élasticité! Adhérence! Pétulance!... Robe! Volupté! Grand crue! Millénarisme! Poussez pas, nom de Dieu! Y en aura pour tout le monde... On s'empile aux portes pour y goûter.

Moi, c'est tout autre... La petite maladie pernicieuse, la saloperie de cancer, celle de tous les jours, du populo... Celle qui vous menace au coin de la rue, au bistrot, au tabac... Maladie de la misère, maladie du boulot, maladie de la pauvreté, maladie de l'abus... Alcool, mauvaise nourriture, esclavage... Maladie des enfants qui crèvent dans la suie des usines, à l'ombre des cheminées où les seuls parcs sont les cimetières du dimanche... Maladie des putes qui se vendent pour offrir un peu de bonheur au pauv type qui s'emmerde... Tout ça n'intéresse personne, c'est pas de belles maladies bien dodues qui sentent le parfum et la richesse... C'est seulement l'arnaque, la putasserie de tous les jours.

Alors, nullement thérapeutique l'écriture, mais alimentaire chère madame. Je m'en voudrais de vous entraîner sur une fausse note. Je suis médecin devenu écrivain par hasard. Par besoin! Par nécessité! Obligation! Pour bouffer mon bifteck! La médecine est une merde qui vous dépossède sans vous garantir son beurre. J'ai scribouillé un max pour gagner du fric. Un prix, le Goncourt! Qui sait? Il se publie tant de conneries pourquoi pas moi? J'me disais alors... Me payer un petit appart à Montmartre, m'installer peinard... Ouvrir un cabinet, me consacrer aux malades sans penser à la pitance, aux haricots bouillis... Voilà ce que je visais. Rien de plus. Rien à voir avec v'ot dose de névrose.

Maldonne! Ça m'a causé que des ennuies. L'écriture est la source de tous mes emmerdes. Depuis le Voyage... Que les emmerdes s'accumulent, mesquineries, jalousies, embrouilles... Alors ne venez pas me causer de thérapie et de guérison de la nature humaine par l'écriture, je laisse ça aux autres, les spécialistes de la moumouche... C'est malsain l'écriture quand tu fais pas partie de la confrérie, ça attire les haines. Les saloperies... L'ordure. Faut faire dans les dentelles avec l'écrivaille, fréquenter les salons, le beau monde, les vernissages, les lancements... Signer des pétitions, monter aux barricades pour les grandes causes... Humanitaires et autres. Tous ces emmerdements qui ne servent qu'à suinter du croupion. Moi je ne joue pas ce jeux, jamais! J'ai jamais voté! Participer! Rien du tout! Je ne suis membre d'aucune association, parti, mouvement...Rien! J'écris pour la musique... Alors, forcément, ça dérange l'élite. Ça froisse les opinions. C'est mal vu! Ça offusque! La moralité en dégueule...

J'ai été le premier à dire que l'URSS ne valait pas la merde de ses chiottes, que le communisme c'était de la frime pire que les bourgeois et que le pouvoir ne faisait que changer de main sans rien assouvir de la misère humaine... Et ça les écrivaillons de la gaugôche ne l'ont jamais blairé... Tu grattes sous la dorure de leurs belles phrases et le fumier apparaît stratifié, des couches de mensonges qui s'accumulent de siècles en millénaires et tout ce que tu t'enfiles, c'est la haine des autres... Parce que tu racontes la vérité et qu'elle n'est pas jolie la vérité et qu'ils préfèrent ne pas la voir, la vérité...

Vous préférez les névroses comme explications? Remarquez que la facilité, c'est vo't droit... Pouvez affirmer ce que vous voulez, moi je m'en fouts... Tout ce qu'on dit sur mon compte doit bien vous rassurer quelque part dans votre intérieur... Soigner v'ot névrose collective. Mais vo't thérapie de l'écriture pour me guérir les valseuses de l'imaginaire tentaculaire, je m'en torche.

Pour finir, pour pas laisser d'ambiguïté dans mon propos, j'vous dirai que l'humanité est absolument incurable chère madame, je ne perdrai pas mon temps à m'en guérir et si j'étais vous je m'en foutrais également. C'est plutôt rigolo de les voir mutuellement s'égorger à savoir qui est le meilleur des enculeurs. J'préférais la voir crever que de la voir guérir, l'humanité... Elle gerbe sa suffisance sur mes pompes et j'en finis pas de me débarrasser de ses éclaboussures.

Louis-Ferdinand Céline