Le cancer du foie de la mère de Lola |
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| Monsieur Céline, Dans VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT quand Ferdinand apprend de Lola que sa mère est à Chicago où des spécialistes lui soignent un cancer du foie. Il s'empresse de lui déclarer que le cancer du foie est "inguérissable". Ferdinand le narrateur a même ce mot "Ah la garce! que je me disais moi, tiens-la bien, Ferdinand. Pour une fois que t'as le bon bout." Pourriez-vous, pour mon bénéfice, expliquer un peu les motivations de Ferdinand sur cette séquence. Merci. Eloi Morin |
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| Cher Monsieur, Blessé, convalescent, premier médaillé de la démence de 14, la guerre en était à ses balbutiements et moi j'en revenais déjà avec l'étoffe du héros. Alors, se balader en uniforme dans les rues de Paris ça se remarquait, attirait le regard des envieux, des patriotes, des enragés. Forcément, l'enthousiasme pour la gloire du combattant et la promesse de la promenade jusqu'à Berlin se lisaient encore sur le visage des Parisiens. Une fabrique à surhomme la guerre, le peuple faisait la fête au premier épinglé rencontré que j'étais. Ils s'en lasseront vite les Parisiens des décorés, des estropiés, des culs-de-jatte, des morts au champ d'honneur et des fusillés... la boucherie, les tranchées, les assauts, l'horreur, la mort par millions... tout ça. Ils préféreront l'ignorer, se terrer et pleurer leurs morts dans l'attente d'une victoire trop coûteuse pour vraiment s'en satisfaire. À l'Opéra comique, Lola, infirmière au Corps expéditionnaire Américain, l'a bien visée ma médaille toute reluisante. Elle aimait les uniformes Lola, la guerre, la gloire, le sang des autres qui donnent le patriotisme aux hommes et le frisson aux femelles. Baiser avec un vaillant c'est communier avec la griserie du feu, le barrage d'artillerie, l'assaut à la baïonnette... Ça éclate, et ça pénètre jusqu'au champ d'honneur, sueur et fierté... C'est qu'elle en avait des états d'âme la Lola, l'amour de la patrie... Je n'étais pas le bel officier espéré, mais ma médaille lui arrondissait les yeux à cette petite salope. Elle y a succombé, facile et j'en ai salement profité de Lola, de son corps, ses odeurs, son Amérique... par vice bien sûr, mais aussi pour son offrande et sa faiblesse. Par désoeuvrement, elle se trouvait responsable de la distribution des beignets aux blessés pour tous les hôpitaux de Paris, ce que j'en ai bouffé avec elle des beignets en la pelotant dans les coins. Elle se laissait tripoter par humanité et par goût du devoir. Elle voulait participer à ma guérison, que je retourne là-bas avec ma viande rafistolée, me faire éventrer une fois pour toutes. Elle préparait son scénario de veuvage la vache, Lola pleurerait dignement sur mon cadavre et se taperait les beaux officiers pour sa consolation. D'ailleurs, ils la reluquaient déjà les officiers, hargneux, jaloux, impatients, avides de médailles. Ils attendaient leur tour, car le mien viendrait tôt ou tard. Je les entendais rigoler entre eux en m'imaginant crever comme un chien, désarticulé dans le fond d'une tranchée boueuse... Je les entendais aux tables des cafés quand nous passions bras dessus, bras dessous. Je ne voulais pas y retourner, jamais plus! Pourquoi aller là-bas? Y m'avait rien fait l'Allemand et moi non plus j'y avais rien fait à ce pauvre type terré dans sa merde et moi dans la mienne à se canarder à coups de haine nationale... Je ne savais même pas à quoi il ressemblait cet Allemand à haïr au nom de la patrie. Je m'en fichais de l'Alsace, de la Lorraine, de la liberté et du roi de la Serbie. Je ne comprenais rien à toute cette vacherie et n'étais pas responsable de ce qui pouvait arriver. Qu'on y envoie les Ministres s'arracher les yeux si ça pouvait les satisfaire, que je disais à Lola, mais moi qu'on me fiche la paix, c'est tout. Je ne demandais rien d'autre. Lorsque je lui ai raconté tout ça à Lola, chez Duval, elle m'a pas cru. Elle refusait de me voir aussi lâche, mesquin et égoïste. C'est qu'elle aimait la grandeur du sacrifice et la décevais d'être aussi vil... alors pour la convaincre j'ai simulé la crise, la folie. J'ai déraillé, paniqué. Je racontais des idioties, n'importe quoi pour qu'on voie bien ma déchéance, mon inutilité et ma bassesse. Je m'en fichais de ce qui pouvait m'arriver. Je criais, hurlais. On a dû me ramener sur une civière, mais c'est qu'on était méfiant à l'hosto, on m'a examiné sous toutes les coutures... Je n'étais pas le seul à ne pas vouloir y retourner et y avait des médecins qui ne faisaient que ça, la chasse aux simulateurs... La honte, Lola... Elle m'a traité de répugnant, de rat, de saleté... On ne pouvait refuser la guerre, qu'elle disait, enragée par ma mollesse... Seuls les fous et les lâches refusent de mourir pour la patrie qu'elle a rajouté. Je lui ai répondu que oui, j'étais un lâche que j'avais la trouille aux couilles et je refusais de mourir avec du fer dans le ventre. Il n'y avait aucune raison pour que j'y retourne et la patrie ne valait pas que l'on meure pour elle. La patrie n'a jamais rien fait pour moi. Que je lui expliquais à Lola et elle n'a pas voulu comprendre... Forcément, elle m'a largué! Après, plus tard j'ai été déclaré inapte au casse-pipe, on m'a expédié en Angleterre comme espion et après en Afrique, aux colonies et les années ont passé les unes sur les autres avec leur lot de petites vacheries qui te forcent à vivre malgré tout, malgré la misère, la maladie, juste parce qu'il faut bien vivre, simplement vivre... Après l'Afrique, j'ai débarqué à New York avec quelques liards en poche rapidement envolés. C'est là que j'ai tenté de la retrouver, peut-être me filerait-elle du pognon, quelques dollars. Elle m'aiderait à me trouver un petit boulot, les relations ça sert à quoi? Que je me disais... Ah! Elle était bien planquée la charogne et même riche qu'elle était... un appartement au 23e étage d'une 77e Rue, beaux meubles, domestique négrillon, raffinement, linges fins et automobile... Il y avait toute l'insolence de l'Amérique parvenue dans ses yeux à Lola. C'est qu'elle n'était pas heureuse de me voir, elle se méfiait de ce que je venais lui causer. On a discuté, on s'est raconté, surtout elle en fait et on a roulé dans son automobile rencontrer sa pupille chez les défavorisés. Elle m'a raconté sa petite vie de bourgeoise et moi, finalement, pas grand-chose. Elle s'est décidée à me donner du fric puisqu'elle ne voulait rien faire d'autre... Mais combien elle me donnerait la garce? Le plus possible, me rendre à Détroit et trouver de l'embauche. Alors comme ça, sans arrière-pensée, car ce n'est pas mon genre les arrière-pensées, je lui ai demandé des nouvelles de sa mère. J'ai bien senti qu'elle craquait malgré sa méfiance... Elle est malade ma mère, qu'elle me dit, hésitante, le cancer du foie, mais elle a les meilleurs médecins qui feront tout pour la sauver... Vous croyez qu'ils la sauveront ma mère, Ferdinand? Qu'elle pleurnichait avec ses yeux de veau? J'ai saisi sa faiblesse, l'occasion de lui faire payer toutes ses vacheries à mon endroit, sa guerre, sa richesse, son mépris, sa haine, son patriotisme, tout ça... mon désoeuvrement et ma nuit interminable. Elle allait me le cracher, le suer son sale fric pour se débarrasser de ma présence. Je lui ai raconté dans les détails le cancer, sa progression, l'agonie de sa mère, la pourriture, la souffrance et la mort horrible, le dernier rictus... tout!... Elle s'est levée et m'a donné 100$ en me mettant à la porte. J'ai bien voulu l'embrasser avant de partir, mais furieuse elle m'a menacé... Je suis parti. J'ignore si vous avez saisi ma motivation? Je n'ai pas le talent des explications et des raisons cachées. Lola représentait l'amour du héros qui crève à la guerre et la nécessité pour chaque homme de souffrir dans sa chair pour l'honneur et la gloire. Lola ignorait la souffrance physique, elle ne connaissait que la mélancolie d'être riche. Je lui ai suggéré qu'elle pouvait aussi souffrir dans sa chair, mourir parce que son corps pourrissait. C'était comme une consolation et puis il y avait l'argent dont j'avais désespérément besoin. Bardamu |