Hyène et derviche tourneur
       
       
         
         

bergeron.helene@uqam.ca

      Monsieur,

Vous semblez, tel une hyène férocement affamée, gruger avec voracité la chair des mots, pour la vomir sur un fumier magnifié. À côté de vous, Job - le vociférateur - apparaît soudainement, d'une inconsistance navrante.

Votre intelligence de la langue me stupéfie; poreux qu'à vous-même, vous transcendez le particulier pour l'écumer dans l'universel. Vous êtes un cabotin d'une lucidité redoutable.

Comment faites-vous pour rab'cher et ressasser sempiternellement les mêmes rengaines; aller de réchauffé en réchauffé et, nous garder - nous lecteurs - dans le charme sans cesse renouvelable de votre désenchantement?

Il y a du derviche tourneur en vous, Louis-Ferdinand Céline. Votre pensée tournoie puis elle s'arrête; elle se remet en action puis elle s'immobilise; et ainsi de suite.

Il y a des écrivains qui écrivent avec leur sang, d'autres avec ... Vous, vous êtes d'une race particulière. Vous griffonnez directement à partir des faisceaux de votre système nerveux.

Soyez remercié, pour votre lettre*. J'y ai trouvé un je-ne-sais-quoi de complicité fraternelle entrelardée sous les immondices de votre style.

Hélène Bergeron

* Lire la lettre ayant pour titre: Barbarie

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Madame,

À double sens votre bafouille, confiture aux marrons sur biscuit militaire, un canapé attrayant aux papilles, mais gaffe, on risque de s'y casser les dents. Tout ça a l'air de rien, banal, naïf, parfois gentil... Les babochages d'une couventine excitée par la débauche des lettres... Pourquoi pas? C'est amusant une orgie de syntaxe, Q en l'air pour que s'éclate l'alphabet, forniquent les phrases, s'enfilent les mots. Qu'ils causent les mots, nom de Dieu! Vivent! Chantent! Dansent! Forniquent! Qu'ils bougent en cadence, deviennent musique, muscles tendus, mouvements d'ombre, lumière, tempête, démence, cinoche, thé'tre... Jambes en l'air et ballets des boulevards, Londres, music-hall... Montmartre la butte, ses putes racoleuses, souilleuses, fouilleuses et hargneuses. Toutes mijoteuses de vibrations. Elle s'enfourne la vie, gicle dans la rue, les trottoirs, les hôtels, chambres minables... Ouvrières. Partout la misère quotidienne, ordinaire... Ha! Mais pas n'importe où! Quand même! Pas dans les salons snobinards, pourris, vermoulues, beau monde en goguette qui pêêrle littér''ture, s'épiv''rde en état d'''me... Chienlit de la décadence. Ça chie sur la vulgarité du populo en se vautrant dans le satin des prix littéraires, élites et intellos de l'international puritain.

La langue, expressive et libre se résume aux mots qui déshabillent le Littré, l'effeuillage du superflus, foutent les conventions aux ordures et puis vous dit merde en pleine tronche. Aujourd'hui, la littérature roupille dans une pissotière mauriacquienne... Académicienne, grammairienne larvée de suffisance et d'interdits. Rien à tirer de ces cadavres parcheminés... La mort du rythme annoncée, le français au musée Grévin. C'est la France figée dans son moule, voilà ce que sont devenus les Français, macchabées momifiés, étouffés de bandelettes, cordon de la Légion au cul, dorure funéraire au costar et profession de foi sous la coupole. La langue française en est rendue là, madame, elle agonise dans un sarcophage touffu d'apparats pour bien paraître dans l'au-delà. Que le peuple peinard soit aux anges, les Dieux veillent sur son avenir.

Réinventer l'écrit, voilà la source de tous mes ennuis, l'origine profonde. Vous n'avez rien pigé sinon. Pas Bagatelles... Les Beaux draps? Foutre non! Vous n'avez rien saisi si vous le pensez ainsi. Ma manière de retourner les mots qui les a révolté, hacher menu syllabes et consonnes, enveloppe charnelle des sens... Tendre la chair jusqu'au muscle, gratter l'os et séduire le verbe, le rythme... L'élever à l'anatomie parfaite de la phrase, corps du texte, avide, expressif, animé et causeur... Aboutir au langage parlé! Le vrai! Le seul qui pousse le pauvre type à exprimer le vécu, le vivant... L'excessif en tout. En avant et plus loin toujours, sans louvoyer... Voilà tout! Ne le répéterai jamais assez, mes emmerdes viennent de là, du début... Du Voyage. J'ai voulu éjecter les mots du placard, comme les impressionnistes ont sorti la peinture de l'atelier pour bosser au grand jour. Scandale du style nouveau, autre lumière provocante et destructrice des barrières de l'insignifiance imposée. La victoire du vécu sur le savoir, l'instinct du refus, l'audace d'être seuls, initiés. Ils sont parvenus à redonner un nouveau style à un cadavre, les impressionnistes. À gerber la peinture des Beaux-arts et l'étaler dans la rue.

C'est ce que j'ai toujours voulu, aspiré... Faire parler l'écrit, minime contribution pour tant de haine en retour, tout au bout de la langue ... Mais, nom de Dieu! Faut qu'elle cause dans sa verve l'écriture, dans la souplesse et la liberté des formes, pas autrement... Pas en la bouclant comme une saloperie qu'il faut enchaîner. Incompris, je le suis! Rejeté! Au bloc pour insoumission! Exilé pour avoir oser aller jusque là... Pas pour des emberlificotages avec les idées, ça ne m'intéresse pas, les idées... Conneries et enculades. J'ai jamais eu d'idées moi. Les idées sont rangées en ordre dans les bibliothèques, y en a plein d'idées là-dedans, ça déborde des tablettes et des cervelles. Il n'y a que ça des idées, depuis dix milles ans qu'on se bat pour les mêmes, attardées, débiles, conasses. Depuis cent milles ans et voyez le résultat? Demandez-le au Borgne, le Tænia... Lui il en a des idées à la pelle, des cents et des milles et des belles! Éclatantes idées, pétillantes, phosphorescentes, même que ses pires ennemis affirment qu'il en a de grandes idées. Pas peu dire la qualité de l'ordure... Artiste du jour et coco du lendemain. Pas moi, jamais eu d'idées! Pas une seule putain d'idée et je m'en vante.

Écrire le style, uniquement. Ça mÎsuffit! Une petite zique sur une gratte, piano à bretelles, orgue de barbarie... Balade, rythme des mots, voilà ce qui m'bande... Jazzer les mots, les chouraver à ceux qui les habitent, ceux des faubourgs, des banlieues, lÎargot des cheminots, des usines, des casernes, des typographes, des communards, des macs, des caroubleurs qui poussent leur langue à la limite de l'explosion, dernier retranchement avant l'éclate fantastique des merveilles... Débauche de l'imaginaire, folie de l'esprit et coït foudroyant de raconter tout ça par le détail... Ce que l'on ressent de l'effervescence dans le débordement de la parole, scribouillée, raturée, recrachée à force de la bouffer.

Moi? Je n'ai fait qu'affirmer la nécessité de peindre tout ça, voir gerber l'écriture de mes tripes, m'esquinter le style sur le papier à vouloir crever pour le saisir, cerner cette symphonie populaire du langage. La reprendre dix fois, cent fois pour en forcer la justesse, qu'elle devienne une mince ligne mélodieuse, longue vibration sur une portée unique. Mes livres, une portée de musique du début à la fin, une interminable pulsion musicale... Une féerie d'étincelles! Un feu de joie! Une fête populaire! Et encore là, tout ce boulot et même pas convaincu d'y être parvenu tellement c'est ardu, difficile à jeter la bonne note sur l'instrument... La pincer mélodieuse. Pas autant que j'aurais voulu... Vraiment réussir ça, j'aurais voulu... Dénicher la formule et jaculer mes boyaux pour la posséder entièrement, cette foutue musicalité des mots... Merde!

Corvée ardue et ignoble, madame. À crever jour après jour dans son trou sur ce papier de merde, pinces à linge et stylo détesté, continuellement à se pisser le jus de la cervelle. Nom de Dieu! Personne ne l'a compris. Tous me détestent parce que je voyais pas la musique comme eux, la magie, la finesse, l'harmonie de la langue française et regardez maintenant ce qu'ils en font de leur langue... Toquards d'enculés! Ils la tronquent pour le fric des amerloques.

Louis-Ferdinand Céline