Génie |
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| Monsieur Céline, On dit que vous êtes un fou génial. Pour le fou, ça va, on a compris. C'est pour le génie, que les choses s'embrouillent. Pourriez-vous, un instant, camper votre indignation incendiaire au service de votre génie, pour nous éclairer - nous qui sommes légion? Sarah Romanin |
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| Chère madame, On a l'habitude de crier au génie assez facilement de nos jours, vous ne trouvez pas? Tous des génies! Le monde est peuplé de génies... Politique! Affaire! Armée! Littérature! Tout ça c'est rempli de génies... Déborde de grosses tétêtes... Aragon, Camus, Mauriac, Montherlant, Gide, Sartre, Malraux, même Sagan est géniale, c'est pas peu dire! Interminable la liste des lauréats, à croire que l'humanité elle-même frise cette vertu. Et je ne cause pas de tous les autres, ceux classés intouchables par l'Histoire et oubliés par craintes de suralimentation des masses, d'indigestion populaire, d'empoisonnement par abus de coups de génie, de gavage perpétuel... Aux génies décorés de L'ordre des oies gavées des Lettres Françaises... Des Académiciens, Nobelliens, Légioniens, Goncourtriens et des Foutreriens, tout ce que vous voulez, en fait. C'est Génial! Il en pleut! Un déluge de génies... Y a plus la place. L'arche est pleine, trop pleine! À ras bord la galère! Du sur place! Ça n'avance plus! Foutez en quelques-uns au Panthéon, ça dégagera les écoutilles pour les aspirants... ... Et ça r'commence, vague à l''me. Petites jalousies! Mesquineries de couloirs! Discours officiels! Odes! Essais! Encensements! Odeurs de Foutre, de vieilles putes, cafouillages et encullage de la moumouche... Tout ça entre génies. Dans le fond, c'est très bien. Entre copains on s'entretient... On s'admire! On se désire! On se décore! On se bouscule aux portes pour occuper le grand vide laissé par les idées de génies...Puis on se dit chiasse! À défaut d'autres choses, de style! De perspicacité! D'originalité! On passe agréablement son temps entre génies, postérité oblige et descendance impose... C'est l'apothéose! Le coït exponentiel La lutte des classes et c'est Dieu qui se ramène pour conclure... Foutre que c'est beau! Alors moi, le génie! Autant dire que ça ne m'intéresse pas vraiment. Je laisse aux autres, Y en a trop et on s'y perd! Ça pullule! Pollue les esprits autant que les cimetières. Allez faire un tour au Père Lachaise, ça vous calmera des grands Hommes. Allez à la Nationale et vous verrez que les rayons sont remplis d'idées géniales des grands cerveaux de l'humanité progressiste et on en voit le résultat à tous les jours, mais autant ne pas trop m'étendre là-dessus... Je vois le tableau d'ici... Le scandale! Je vais encore créer du traumatisme national, du remuage dans la mollusquerie, de l'effervescence dans le troupeau... Froisser les ââââmes pures, insulter les intellos théorisant... Bellâtres! Suffisants! Lavasses!... Et mon éditeur recevra encore des plaintes, Faut dire qu'il est habitué aux plaintes, mon éditeur. Toutes sortes de plaintes, si vous en voyez le nombre, de plaintes à mon endroit... Des montagnes! Des géniales de plaintes! La haine! L'indécence! L'anti-ci! L'anti-ça!... Ceci, cela!... Chère madame, vous ne me parleriez pas de génie ou de folie si vous saviez, mais d'ordure et de choléra. Le nombre de plaintes tricotées d'insultes que je reçois! ... Si vous saviez, c'est pas possible! Au poteau Céline! Qu'ils disent gentiment et mesquins à part ça et ignares ce tas de salopards!... Alors comprenez que je préfère ne pas aller plus loin au risque de déplaire... Avoir le choix, la possibilité, j'arrêterais d'écrire, tout de suite, maintenant... Car si vous connaissiez ma misère d'écrire, vous comprendriez... La difficulté, les phrases qu'il faut cracher, l'encre qu'il faut pisser, les tripes qu'il faut vomir... Modeler, remodeler, hachurer, recommencer, reprendre, trouver la musique, le style juste, l'odeur, la mer de Saint-Malo, le vent, le sel... Tout ça me tue! Mais arrêter n'est pas possible, je dois trop! On m'a tout enlevé, confisqué, dépossédé, volé... Des années privées de mes droits, de publier mes livres... Déshonoré, la pauvreté, la misère, la maladie. Des millions à mon éditeur, que je dois rembourser. Puis, faut dire que ça ferait l'affaire de trop de gens que j'arrête d'écrire et j'aime bien les emmerder, ces pourfendeurs de salon, chasseurs de primes... Ils sont rigolos à les voir se déterrer des causes perdues à défendre, se trouver des déviants à rééduquer... Au camp! Ferdine! On te montrera la ligne juste et après tu pourras causer... Vive la République! Finalement, en y pensant bien, je trouve que vous faites trop dans la cuisine avec vo't question. Vous cherchez à réchauffer une recette de cassoulet ou d'omelette aux truffes... Des ingrédients fades, des herbes séchées, des mélanges gazeux... Concocter la mixture, saupoudrer le dosage, mijoter des heures entières, goûter de temps à autres et ça vous montrera ce que je suis, l'origine du pustule. Mais je ne cadre pas dans votre grimoire, alors que faire? Décidément, Ferdinand T'es inclassable. Cinglé et ça tout le monde est d'accord avec, évidence, certitude... Mais le génie alors? Il est où? Merde! Visez-moi un peu ces livres et vous verrez qu'il n'a rien à y comprendre, seulement de la musique et du style, pas davantage. Vous croyez lire une histoche, t'ter du génie et vous voilà devant l'incarnation du mal? La folie et le génie en bouillotte, c'est ça? Mais tout ça c'est de la frime, chère madame... Du bourre mou! De la pétulance de Sorbonnard... Rien d'autre!... Y a pas de génie, de folie, rien de tout ça... Y a rien d'autre que des mots et, à l'intérieur, juste un peu de musique... C'est tout. Votre affirmation est donc bien intéressante pour les génies en bouteilles d'appellation contrôlée, mais pour v'ot malheur je ne bois que de l'eau... Voyez m'en sincèrement désolé de vous décevoir ainsi. Louis-Ferdinand Céline |