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Céline

     
   

Gandhi et Semmelweis

    Monsieur Céline,

Vous avez dû, je crois, entendre parler de Mohandas Gandhi, de ses oeuvres ainsi que de sa doctrine basée sur la non-violence active. Je souhaiterais solliciter votre avis, ou plutôt vos observations (n'êtes-vous pas un observateur avant tout?) sur cette façon qu'a Gandhi de concevoir l'humanité. Peut-être cette question va vous paraître absurde et sans aucun rapport avec vous, mais elle me turlupine quelque peu.

Par ailleurs, pouvez-vous me dire quelques mots sur le professeur Semmelweis, à qui, je crois, vous avez consacré votre thèse de médecine? Ce personnage m'intéresse et son itinéraire, quoique dans un milieu très différent de la littérature, me semble comparable au vôtre.

Merci d'avance pour votre réponse,

Kamal.



Cher Monsieur,

Gandhi! Je suis gandhisme. Entièrement! Totalement! J'adhère! Je signe! À la vie! Gandhi! Le seul qui me parle. Raffiné! Philosophe! Pacifiste! Il a refusé la guerre, grève de la faim, prisons anglaises et ce que vous voulez de saloperies contre lui, la routine des vainqueurs. Ces baveux! Hargneux! Teigneux! Vous avez remarqué que partout où ils passent, les Anglos. C'est à la dure pour les indigènes. Mais leur empire n'a pas tenu. Quand même! Il s'est effiloché comme les autres. Rome! Byzance! Madrid! Istanbul! Même les pires ordures finissent par crever. Forcément, il y en a mille autres qui se bousculent au portillon.

Les pacifistes sont mal vus. Contradicteurs! Objecteurs! Dangereux! Les avides aux abois. Chiens galeux! Toujours, ils finissent assassinés, les pacifistes. Ça ne rate pas. Comme s'ils racontaient des évidences que les assassins ne peuvent entendre. C'est drôle leur faiblesse, ils craignent celui qui refuse le fusil. Comme s'ils voyaient une menace de contagion. L'épidémie!!! Ah! Ils sont peut-être moins forts qu'ils le prétendent. Allez savoir!

Moi, j'ai fui pour éviter la vindicte. L'ouverture de la chasse. L'épuration! Hallali! Les faiseurs de guerres, ils n'ont que ce mot à la bouche. Haine! Vengeance! Trahison!... Immonde, ce besoin d'expédier le Jules au casse-pipe. Ça les rassure, la guerre et quand c'est fini, ça continue. Ça prépare la prochaine et ça fourbit. Et ça se perpétue. Charognards, il faut s'occuper de la populace. La divertir. Lui montrer tout ça au cinoche, comme c'est beau, les effets. Les défilés, ça rutile!

Le paradis de l'industrie!

Ils n'ont pas réussi à m'occire comme Gandhi, mais c'est pareil. Ils m'ont rattrapé au Danemark et foutu au trou, des mois à attendre l'extradition. Sur le gril, à petit feu. Ils m'ont tourné et retourné. Réduit en loque. Un vieillard avant le temps. Allez! Ils m'ont tué à leur façon. Démocratiquement, si l'on peut dire.

Semmelweis? Eh bien! C'est un précurseur dans son genre. Un grand! Un persécuté aussi et qui cherchait à soulager la souffrance. Je pourrais vous en raconter, mais lisez ma thèse et vous verrez l'homme qu'il était, la simplicité. La bonté, l'abnégation, la nécessité de trouver la solution, de sauver ces femmes de la mort.

Vous voyez, la dissection et l'accouchement ne sont pas des catégories qui se mélangent. Les microbes s'embrouillent, les bactéries sont à la fête et l'infection fait le reste, dévore. L'appétit des corps! Le festin!

Imaginez, seulement en se lavant les mains, il les sauvait toutes, ces pauvres filles. Mais lui aussi, ils ont eu sa peau. Trop simple, sa méthode, il ridiculisait l'académie. Des conseils de bonne femme. Se laver les mains. L'hygiène. La propreté! La stérilisation! Allons! Songez-y. Une farce de mauvais goût.

Bien à vous,

Louis-Ferdinand Céline