Expliquez-moi ce décalage
       
       
         
         

lucie.desailly@wanadoo.fr

      M. Céline,

J'ai tellement admiré Voyage au bout de la Nuit contre l'avis de mon père qui ne vous aimait pour vos idées quasi fascistes...

Dans Voyage, vous êtes pourtant si antimilitariste. Expliquez-moi ce décalage entre votre oeuvre et votre engagement.

Par avance merci.

Lucie Desailly

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Lucie,

Ahhh!!!! Comment vous expliquer tout ça? Remâcher encore toutes ces histoires qui ne changeront rien à l'opinion de la plèbe. Comprendre une situation! Une réalité! Un contexte! Tout ça est déjà figé à perpette par les vainqueurs, bien inscrit dans leurs bouquins d'histoire pour qu'on oublie pas la déchéance des pestiférés. Sachez, Lucie, que choisir le mauvais camp est la pire des calamités, on ne pardonne pas aux perdants, ils ont tous les torts et les emmerdements qui vont avec.

Après Voyage... on m'a étiqueté: anar! Coco! Socialo! Je suis rien de tout ça! Absolument rien! Ce que j'ai toujours défendu c'est la médecine, la liberté d'être et d'écrire. Avec Mea culpa, j'ai été parmi les premiers de ceux qui ont dénoncé les Staliniens comme la pire des charognes, dictature sanguinaire d'une clique sur le reste du monde. Dans Bagatelles... Je suis prestement devenu facho, car je dénonçais tous ceux qui poussaient la France à la guerre, les détenteurs du pouvoir de l'argent.

Vous savez, les gens voudraient bien qu'on soit pareil à eux, qu'on les rassure sur leur intelligence, leur bonté, leur humanisme, mais j'aime pas dire comme eux. J'ai pas la patience de bercer sur mes genoux, leur faire plaisir en leur racontant des bobards. C'est pas mon type! C'est la réalité qui m'intéresse, le quotidien! Je ne vous dis pas que j'ai eu raison dans mes choix, alors pas du tout! J'ai pas cette prétention. Je ne suis pas un homme à idée moi, un intello! Un sorbonnard...

Mais personne m'a encore prouvé que j'ai eu tort... Vraiment personne! Vous l'avez bien eue votre guerre avec ses 50 millions de refroidis, la destruction totale de l'Europe que les Ricains ont reconstruite à grands coups de fric? C'est ce que vous vouliez, non? Le seul truc que vous avez dégoté pour justifier le carnage c'est de me mettre tout sur le dos. C'est un peu court comme explication.

En fait, Lucie, il n'y a aucun décalage entre mes livres et mon opinion sur la guerre. J'ai assez vécu l'horreur de 14, la stupidité aveugle du hache-viande pour me passer le goût d'y retourner... Et laissez-moi vous dire que dès 36-37, on y retournait gaiement à la guerre, comme à la parade! Marchands de canons et politicards! Au pas la populace! On s'engouffrait dedans par la grande porte... les yeux fermés... au casse-pipe nom de Dieu! Me croirez-vous que c'est tout ça que j'ai voulu éviter en pensant que, contrairement au reste de l'Europe, l'Allemagne avait peut-être quelque chose d'autre à offrir que le triste spectacle de l'enlisement de la France... que l'Allemagne valait bien la suffisance de l'Amérique.

Comme vous le pensez, je me suis probablement gouré dans mes opinions, peut-être que oui... que non... Je ne sais pas! Allez vraiment savoir! Pourtant, si je me fie à ce qu'on raconte de votre époque, les Ricains semblent eux aussi s'en péter les bretelles dans le genre belliqueux. On raccourcit leurs gratte-ciel et ils profitent de l'occase pour régler leurs comptes avec ceux qui pensent pas comme eux. Fastoche de lancer des bombes au nom de la liberté contre les bougres qui n'ont pas les moyens des parer... Une planète, un maître! Finalement on en revient toujours aux même trucs, forcément!

Et l'Europe dans tout ça que je vous demande! Que fait-elle de mieux qu'en 39, l'Europe? Elle lui cire les bottes bien gentiment au maître tout-puissant. Elle les cire bien brillantes les bottes et fait courbette pour recevoir son coup de pied au cul en guise de pourboire!

Alors le fascisme, on peut en recauser encore et encore si vous voulez... J'en connais un bout... Les tenants et les aboutissements... Je suis à votre disposition.

Faut donc pas lui en vouloir à votre paternel de me traiter de fasciste, il représente le jugement intégral du Français moyen. Il est comme ça le franchouillard pinardé, grande gueule dans sa bonté et prêt à monter aux barricades pour écraser celui qui est déjà par terre. Mais je lui en veux pas, pensez-vous! Je sais bien qu'il y a longtemps que je ne convaincs plus personne.

Bien à vous,

Céline