Et l'Internet, tu connais Louis-Ferdinand?
       

       
         
         

Penvins

      Naturellement je ne t'aurais pas écrit, parlé, oui, mais écrit, une lettre je veux dire, je ne crois pas que je l'aurais fait. C'est Internet. Tu ne connais pas toi, Internet, d'abord il y a eu l'écrit, puis la radio, tu as eu affaire à elle, la radio, la BBC tu te souviens, ensuite il y a eu la télévision, l'abrutissement général, et enfin vint, Internet, le retour de l'écrit que ça aurait pu être, que ça sera peut-être un jour, tu vois je suis un optimiste, pas ton genre, Louis-Ferdinand, mais pour l'instant ce n'est que le début, la génération d'aujourd'hui, elle n'a pas encore appris, elle nage encore dans la poésie gnan gnan, il y en a des tas de pages sur Internet, mais un jour, quand elle aura trouvé le temps de lire les grands auteurs, comme toi, Louis-Ferdinand, parce que ça je ne te le dénie pas, tu es un des grands, un de nos plus grands, malgré toutes tes conneries, à cause d'elles aussi, non, non, Louis-Ferdinand, ne crois pas que je les aime tes conneries, rien à faire, je les aime pas, c'est leur humanité que j'aime, profonde, cette haine ça n'a rien d'animal, connaissent pas eux nos perversions, faut vraiment être un homme pour ressentir à ce point la haine, le titre d'un film d'aujourd'hui, Louis-Ferdinand, éternelle la haine, faudrait bien qu'on en parle un jour, que l'on se penche sur cette curieuse manifestation d'amour, tu ne crois pas Ferdinand, comment ça t'est venu toi, la haine? Tu te souviens des premières manifestations, Louis-Ferdinand, l'adolescence, l'enfance, dis-moi, écris-moi...

Penvins
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Monsieur,

Internet? Foutre non! J'connais pas ce mec. Mais faut bien répondre aux babilles, c'est scribouillé quelque part dans le contrat. J'ai tout lu, de la première à la dernière... M'y suis engagé avec mon éditeur, formellement... J'ai signé et voilà, un contrat c'est du béton, un Sacrement, t'es lié jusqu'à toujours. Faut dire qu'il a insisté mon éditeur pour m'attirer dans sa boîte, y m'a pas expliqué les manières, juste que je doive répondre aux interrogations des lecteurs, contenir mes envolées et c'est tout, liberté pour le reste. Et pourquoi pas? Merde! Faut bien vivre! Puis, c'est bien utile un éditeur, c'est là pour vous rassurer, conseiller, publiciser, vendre votre camelote et vous faire miroiter plein d'oseille...Avant la griffe finale y te disent toujours ça, les éditeurs, te promettent la richesse, la gloire même qu'un mÎa déjà offert le Goncourt... Le Goncourt! Imaginez!...Denoël, ce connard! Et plus connard encore, j'y ai cru. Comme si Voyage... pouvait remporter du prestige, tous se sont ligués, acharnés, excités, escrimés, magouillés pour que ça soit l'autre, le Mazeline avec ses Loups qui se taille le morceau... A mis les bouts avec la cagnotte.

Alors, sans Goncourt, l'avoine on la voit rarement pousser pour nourrir son écrivain. Faut bien bouffer quand même et pourtant, faut dire que je me contente de pas grand chose, des légumes, des nouilles, des croissants, mais d'alcool jamais! Que non, y a rien de pire que l'alcool et le tabac pour l'abrutissement des artères. LÎessentiel, c'est la flotte, boire beaucoup d'eau...Mais gaffe, pas trop de fornique, ça fatigue le ça va ça vient et pour pas grand chose, une seconde de spasme, d'énervement musculaire, de sueur à l'entre jambe et un petit foisonnement au bas-ventre qui ressemble à de la douleur et voilà, c'est terminé... Finisch! Pouf! Vidé, une outre qui se dégonfle, toute cette brinqueballe pour parfois des heures et des heures passées en préparatoire... Tout ce que ça exige comme panache la fornique, c'est pas croyable et ça mine la santé. Croyez-moi, ça n'en vaut pas la peine, vaut mieux le plaisir des yeux. C'qui faut, c'est une vie saine, vie de moine, d'ascète, vie qui t'amène le plus lentement possible au trou, de petites emmerdes en petites emmerdes, parfois des plus grosses, foireuses, visqueuses, p'teuses c'est selon... Y a pas le choix. C'est là toujours et ça te rejoint un jour ou l'autre, forcément que ça te rejoint avec les années, les haines qui se superposent, les regrets, les conneries, comme un grand poids sur les épaules qui finit par t'écraser à force de turpitudes, d'accumulations.

Mais y a aussi la joie de durer, prolonger le parcours, des emmerder encore un peu plus longtemps qui faut, les autres, toutes ces pourritures qui désiraient m'écorcher vivant, tentaient l'occase pour m'aligner, me foutre dedans à perpette... La satisfaction, consolation du vieillard que je suis devenu de voir tous ces peignes-cul me précéder dans l'éternité, me régaler un peu avec le petit pincement solitaire en admirant leur sale tronche dans la nécro du Figaro... Faut quand même s'entretenir le moral et se garder des petites allégresses jusqu'à la fin sinon à quoi ça sert, je vous le demande?

Sinclair! Nom de Dieu! C'est qui Internet que je lui ai demandé à mon éditeur pour qu'y m'donne une idée, un point de départ pour avoir l'air de savoir de ce que je cause? Écoute, Ferdinand! Qu'y m'répond, premièrement c'est pas un mec Internet, c'est une machine... Un truc qui gamberge presque pour toi. Mais si Ferdinand! Je t'en ai déjà causé, c'est gr'ce à Internet si tu écris encore, car y a plus personne qui veut de toi, Ferdinand. Personne, tu m'entends? Tu n'intéresses plus! T'es tout seul avec tes conneries, ton foutoir, tes chimères... Tout seul, Ferdinand et si y avait pas Internet, tu serais déjà mort depuis un bagne, tu m'écoutes Ferdinand! Alors, imagine, qu'y m'dit encore... Tu connais la télévision? Bien sûr que je connais, on m'a même déjà intervioué à la télé... Mais jamais passé l'interviou, on ne voulait pas de moi à la télévision, on aimait pas ma sale gueule d'antisémite, on craignait que j'raconte des saletés qui feraient du tort à la République, car on ne montre que des gens biens à la télévision pas des ordures dans mon genre. On expose des Présidents, des chanteurs, des artistes qui racontent des trucs gentils, des trucs qui rassurent, qui font des ravissements, des compliments, des louanges, apologies, discours, opérettes, n'importe quoi pour qu'on s'emmerde au max...

Alors, Internet c'est comme la télé, mais au lieu de seulement regarder les conneries qui passent, tu peux t'en farcir toi-même en direct de ta piaule, tu peux t'en servir pour montrer des choses, des photos, les dessins de tes mômes, raconter des histoches, les écrire et même discuter avec un type qui a une télé pareille à la tienne. Un ordinateur qu'on appelle ça, Ferdinand! ... Qu'y m'précise pour bien m'en mettre plein la vue, Sinclair mon Éditeur que je sens agacé par ma bille de trépassé. C'est pratique, fabuleux même, qu'y continue comme s'il voulait me convaincre davantage de sa raison, tu peux voyager en restant bien peinard devant ton écran. Tu peux scribouiller ton texte, même pas besoin de papier, de stylo, de pinces à linge, rien du tout. Tu écris sur ta télévision. Tu appuis sur un bouton et tu l'expédies à qui tu veux, à ton éditeur par exemple ou au monde entier si tu préfères... C'est foutrement pratique, ça élimine bien des inconvénients Internet, des intermédiaires ça élimine, c'est ça qui coûte cher, les intermédiaires, Ferdinand. Il a bien raison ton Monsieur Penvins, Internet, c'est presque du bonheur à la portée de tous... C'est l'instrument de la liberté. Bien sûr, y a des contreparties, on y échappe pas aux écueils, on s'en sert aussi pour n'importe quoi Internet, la politique, vendre des saloperies, du cul à en gerber d'écFurement et même des idées. On peut trouver des bouquins aussi et de la culture, de la bouffe et même du rêve... Finalement, c'est ça Internet Ferdinand, c'est l'espoir à la portée du rêve...

J'dis pas... Peut-être que vous avez raison à la fin, que tout ça amènera du mieux pour les autres, car pour moi remarquez, je m'en fout d'Internet. J'connaitrai jamais ça l'Internet. C'est comme ceux qui ont pas connu la guerre, les appels aux meurtres de la Bibici qui chaque soir met ta tête à prix et t'envoie des petits cercueils par la première levée du matin. Eux les purs, ils s'en foutent de toutes ces histoires. Ils s'en foutent de mon exil, eux y savent pas c'est quoi la vie, y croient que la vie c'est de la baise, des bagnoles, de la fourrure, du fric et Internet... Y savent pas que parfois tout ça déborde comme un égout qui refoule... Mais j'dis pas non, peut-être ils ont pas tort non plus d'y rêver, c'est bien agréable le pèze quand nos poches en sont bourrées, on se croit champion, conquérant, invincible, un peu comme quand on te donne un rifle pour aller descendre le type qui habite en face. On t'embobine, t'endoctrine et on t'assure qu'après ça tout sera terminé, tu le butes rapidos sans poser de questions et plus jamais tu seras obligé de recommencer. Encore là, on peut toujours y croire, saisir la clarinette, mais c'est pas dit que c'est pas toi qui prendras dans le buffet et au bonheur tu y goûteras jamais.

C'est pour ça que de votre Internet, j'm'en méfie. C'est trop beau tout ce que vous me dites et croyez-moi y a pas grand chose de beau tout autour de nous, sinon l'hypocrisie d'y croire ou, dans votre cas, c'est plutôt de la naïveté qu'il s'agit car, je le vois bien, que vous n'êtes pas un salopard, mais un optimiste comme vous me dites avec la ferveur du communiant. Méfiez-vous quand même cher Monsieur, l'espoir c'est l'artifice des puissants, le rêve de l'écrivain, l'inatteignable du pauvre et c'est jamais net. L'espoir ça pue les idées propres, ça te laisse moisir au fond d'une cellule et ça t'étripe au creux d'une tranchée ou dans la sordité banlieusarde d'une ruelle crasseuse. L'espoir ça entretient la laideur et ça suscite la haine... L'espoir ça ne sert qu'à une chose... Être déçu... C'est la haine de ceux qui ont compris que tout ça c'est de la façade, de la magouille, embrouille et entourloupe!

Alors, vous c'est l'espoir et moi la haine, pourquoi pas puisque vous y croyez aux décors de cinoche, aux trompe-l'Fil de la réalité. D'où elle vient ma haine, vous me demandez encore? Vous le savez probablement mieux que moi, vous avez votre petite idée là-dessus...Internet? Vous voulez que je vous cause de mes vieux, de la cloche à gaz du Passage Choisseul, de mes cent métiers, la caserne, la guerre, mes blessures, mes livres, mes conneries, la prison, l'exil... Je ne fais que ça vous causer de mes malheurs et vous ne retenez que l'étalage de vos principes... J'en ai rien à foutre que ça vous donne bonne conscience ma haine... Vous rêvez absolument d'un monde meilleur, moi pas, je rêve à rien. Je rêve jamais, les rêves ce sont les autres qui t'enfoncent ça dans le cr'ne afin que tu t'esquintes pour des clous. Pour des choses, des évènements, des idées qui t'intéressent même pas, car toi ce qui te fait bander n'a aucun rapport avec ce qui existe, sinon ta perception des objets et des lieux qui en valent cent mille autres...Comme si j'étais la haine et tout le reste, seulement de la plénitude.

C'est pas moi la haine, c'est eux. Moi c'est des histoches que j'écrivais, rien d'autre. Des romans qu'ils n'avaient jamais lu auparavant. Ces petits minables, futurs académiciens qui ne pensent qu'au caviar sur la biscotte et aux bulles dans les yeux de la gonzesse qu'ils voudraient bien enfiler pour finir la soirée. Se prouver que malgré le cancer qui les bouffes, c'est tout de même de vrais mecs à l'échappée, capable de lever plein de nanas en parlant d'amour et d'espoir. Je ne suis pas de cette race de littérateurs qui infestent les salons, les vernissages et les lancements en causant d'espoir. Ça m'emmerde l'espoir des salons! Ce que je préférais, c'était Rue Lepic avec les copains, l'atelier avec Popol, Mahé... Les discutes, causer politique. Accoucher du langage, de l'argot, de ce qui respire, le populo et jacter contre les Juifs, bien sûr... Et pourquoi pas, nom de Dieu! Comme si vous n'aviez jamais insulté personne et pris plaisir à dénigrer vot'voisin. Ce que je préférais encore, c'était de voir danser Lucette, gambader ses élèves, composer des ballets jamais joués, m'occuper des bêtes qui ne cherchent pas la moindre occase pour me dévorer les instincts et assouvir leur certitude. Puis, aussi la mer, les ports, les bateaux qui se taillent ou qui se pointent enfin tout ça, le mouvement... Elle ne vient pas de moi la haine, elle vient de tous ceux qui me détestent parce que j'ai osé le Voyage au bout de la nuit, de là et pas d'ailleurs leur haine, le reste n'est que prétexte et occasion de me vomir.

C'est pas moi la haine, c'est eux qui s'acharnent à vouloir les guerres, les recommencer les unes après les autres et toujours vouloir inventer de nouvelles raisons pour reproduire, gagner du flouze toujours plus d'artiche en causant d'espoir et de liberté, allons donc! Vous connaissez le nombre de guerres depuis la dernière, combien de crevards, d'enfoirés, de destruction, de misère partout? ... Pourquoi qui faudrait que ce soit moi la haine? Je n'ai écrit que ce que je voyais, ce que vous et les autres refusez de voir à force de se gratter l'optimisme... Des hémorroïdes leur optimisme et des poivrées tellement ça leur en démange de croire en des jours meilleurs... Tellement qu'ils en oublient le pourquoi des démangeaisons... Libre à eux. Libre à vous, mais votre optimisme, je n'y crois pas, ça se termine toujours dans le sang l'optimisme du monde meilleur. Ma haine à moi, c'est uniquement le goût d'une encre qui nie votre optimisme et montre la réalité que vous refusez de voir... Refuserez toujours parce que pleutres. La haine est partout et toujours, autour... Pas en moi, mais en eux... Moi je la constate, voilà tout.

Louis-Ferdinand Céline
         
         

Penvins

      T'arrêtes de déconner Louis-Ferdinand? De ressasser tes vieilles rengaines. Tu l'as eu ton succès. Crois pas ce que dit Sinclair. Que tu serais oublié sans lui! Ton fric qu'il veut, rien d'autre. Oublié Mazeline. À la trappe, comme les autres, plus personne qui le connaît, pas comme toi Louis-Ferdinand. Ne parlent plus que de toi. Tu le savais bien d'ailleurs. T'as pas arrêté de dire que tu resterais. Que lorsque les siècles auraient passé, toi seul serais encore là. Alors tes rengaines, ça suffit. On en a soupé. Bien compris ton petit jeu, tu sais. Toujours à répondre à côté de la question, à faire semblant de n'avoir pas entendu. Pas si sourd que tu veux bien le faire croire. Tu le connaissais pourtant Sigmund, tu l'avais un peu lu, de la dénégation* Louis-Ferdinand tout ça, rien que de la dénégation, quand tu parles de la haine.

D'ailleurs ton approche de la sexualité, de la vie, toujours extérieur Louis-Ferdinand, voyeur que tu es, un esthète, regarder danser les petites filles, pas les toucher, jamais jouir de la vie, au fond tu les préfères les nouilles, tu es bien un médecin du genre régime, à l'eau, jamais d'alcool que tu dis, trop peur de te faire plaisir Louis-Ferdinand, trop peur. Mais te complaire dans tes malheurs, tu t'écoutes trop Louis-Ferdinand. La haine c'est pas les autres, toi, Louis-Ferdinand, rien que toi, et pas même la haine des hommes que tu revendiques tant, les emmerder, pas ça Louis-Ferdinand, c'est la haine de la vie. Tu ne supportes pas la vie. Ta vie. Bien sûr il y a eu la guerre, la grande celle de 14, la seule pour ceux qui l'ont vécue, la mort tout autour, grouillante, puante, qui s'infiltre par tous les pores, mais t'as pas été tout seul à la guerre, Louis-Ferdinand, des millions qu'ils ont été. Regarde-toi mon pauvre vieux, tu te vois dans tes nippes, regarde-toi Louis-Ferdinand tu fais pitié à voir, même sans le sou il y en a qui font autrement d'effort que toi pour s'accrocher à la vie. Allonge-toi cinq minutes, laisse-toi aller à ne pas te mentir Louis-Ferdinand, je suis sûr qu'au fond tu sais bien d'où elle te vient cette haine, pas la guerre Louis-Ferdinand, pas non plus de t'être fait griller la place de médecin-chef par Ichok.

Évidemment je te provoque Louis-Ferdinand, une vieille technique que les étudiants utilisaient dans les années 68, tu les as manquées de peu ces années-là, une technique politique, pas du tout analytique, je sais bien que tu vas te rebiffer, refouler, tant pis Louis-Ferdinand j'en ai marre de ta langue de bois, t'as bien entendu Louis-Ferdinand, pas un bourdonnement d'oreille, j'ai bien dit langue de bois, parce que question radotages tu te poses là. Tu voulais soi disant une langue neuve, populaire, et t'arrêtes pas de te moquer du peuple, de nous servir une langue rab'chée, le style! le style! le style! on croirait entendre de Gaulle, tu sais celui de la B.B.C. hennir L'Europe! L'Europe! L'Europe! n'avait rien compris lui non plus, n'a pas vu venir mai 68. Pas comme toi bien sûr qui l'avais vu venir la guerre, qui aurais tout fait pour l'arrêter, y compris d'égorger tous les juifs de la planète. Tu t'es gouré Louis-Ferdinand, tu t'es trompé d'adversaire admets-le une fois pour toutes et ne nous sers plus tes boniments sur le style, c'est tes vieilles idées qui passent plus, c'est tout, impossible de les exprimer autrement, tu ne peux pas te renier et tu ne peux plus non plus t'exprimer alors tu fais semblant d'avoir découvert une nouvelle langue, mais t'as rien découvert du tout, tu t'enferres dans tes contradictions au lieu de regarder la vérité en face.

Réponds à ma question Louis-Ferdinand, elle te vient d'où cette haine, pas celle des autres, la tienne.

Penvins

* Procédé par lequel le sujet, tout en formulant un de ses désirs, pensées, sentiments jusqu'ici refoulé, continue à s'en défendre en niant qu'ils lui appartiennent. Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse.
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Monsieur,

Langue de bois! Foutre! M'est idée que vous avez une foutue tête de nFud... Vous donnez l'impression d'un cocu content, fier d'être enculé par la joie de vivre et pas en mesure d'accepter ceux qui pensent pas comme vous, tellement vous en éprouvez du plaisir. Pourquoi pas? C'est votre droit d'être heureux et de vous en satisfaire, de croire en votre récompense, mais pourquoi emmerder les autres avec vo't paradis? C'est ça le problème des gens dans votre genre, incapable d'accepter ceux qui pensent pas comme eux... Les curetons ça nous suffit pour nous emmerder avec le bonheur éternel... C'est un état obligatoire le bonheur... Totalitaire et temporel, ça nous vient de Rousseau toute cette merde et les cocos en ont remis avec les chapelles ardentes du Goulag. La dictact du bonheur... La voilà, la solution! En vous accrochant à un idéal dont je ne saisis pas trop l'astuce. Faudrait qu'on m'explique... Mais à quoi bon, comme vous dites, j'suis plus dans le coup... Mon style ça vous suffit pas... Vous n'y croyez pas. C'est d'un héros que vous avez besoin, la pureté humaine divinisé que vous reniflez, comme un clébard piste son os... Pas d'un antisémite dans mon genre.

C'est vrai, vous avez raison, je suis vieux, sale et con. Je suis comme Léautaud, ses dernières années, le regard perçant, hargneux, inquisiteur qui ne comptait que pour ses bêtes de Fontenay...Il avait bien raison Léautaud, vous en valez pas la peine... Pas un vaut la peine qu'on se démerde pour lui faire comprendre son état. Y m'aimait pas non plus, Léautaud, comme vous y n'aimait pas ma manière d'écrire, vulgaire qui disait! Si, si, c'est écrit dans son journal. J'me souviens, lui avais envoyé un exemplaire du Voyage... L'a bazardé aux quais. Mais il aimait bien Bébert, Léautaud et ça m'suffisait. Il voulait le garder avec lui en 44, il m'avait écrit et ça m'a fait bien plaisir sa bafouille. Mais, ça vous emmerde tout ça, mes petites allégresses. Ça ne vous intéresse pas vraiment la manière que je suis... Le bonheur c'est vous qui décidez comment qui faut qui soit... Alors je vous laisse vous étouffer avec.

Je ne vous ai rien demandé, alors pourquoi vous m'emmerdez? Vous m'avez conté fleurette avec votre Internet qui devait rendre l'homme bon et vous pouvez toujours y croire à votre homme Communiste, c'est votre droit, moi je vous ai dit que j'en rien à foutre. Je vous ai jamais causé que je n'aimais pas être heureux et que j'voulais crever... Au contraire! Nom de Dieu! Bien trop content d'être de retour pour vous emmerder que de vouloir crever. Votre problème, je le vois bien, c'est clair. C'est limpide comme votre bon droit...C'est que vous êtes incapable d'accepter que ma langue, mon style, décrive votre réalité et c'est pour ça qu'elle est en bois, ma langue. Elle vous crache vos vérités en pleine tronche et ne vous donne aucun espoir, elle vous déprime, fout en rogne, désarçonne... Elle vous emmerde ma langue de bois, parce que vous savez très bien qu'elle raconte la vérité et ne voulez pas l'admettre. Vous vous rebutez, bramez qu'on vous insulte qu'on vous renie et me haïssez pour ça.

... C'est pas moi la haine... C'est eux...

... C'est pas moi la haine... C'est vous la haine! Parce que vous ne voulez pas accepter que je sois pas comme vous: un p'tit anar de salon, freluquet par votre mesquinerie à vouloir imposer votre joie de vivre. Vous vous accrochez au moindre espoir... Allez Internet! La machine à bonheur est arrivée! La bouée! Tout le monde se la branche au cul à la queue leu leu...Tralalère! Cette fois ça y est, on a mit le doigt dedans et on cause évolution de l'esprit, mais quel changement nom de Dieu? ... Dites-le-moi! Est-ce que depuis Lascaux, depuis l'invention de la poudre à canon et la Bombe et les fusées, cela a changé quelque chose dans les agissements de l'humain? ... Rien du tout! Toujours aussi ordure, salopar et pourriture! Arrêtez donc de me casser les roubignolles avec vos rêves de jouvencelle qui attend son prince charmant... Allez ma vieille, au roupillon et on vous réveillera quand le moment sera venu. Vous êtes pareil au petit borgne qui croyait en sa petite vérité agitée de peigne cul ...

Mai 68? ... V'la aut'chose! Je dois encore emmerder Sinclair pour qui m'explique... J'ai même demandé à Montherlant, son opinion sur ce Mai 68 que j'connais pas. J'ai comme idée qu'il s'agit d'une foutue arnaque, une autre... C'est pas coutume. Ça vous prend pas grand chose pour croire à la lune, un petit soubresaut et vous hurlez à la Révolution. J'en ai appris des choses sur Mai 68... Foutre! J'comprends pourquoi vous croyez au bonheur, c'était la Boum! ... Le retour du Front Populaire et les congés payés... Finalement c'est ça Mai 68, un grand congé payé pour rigoler un max et foutre des pavés à la gueule des flics... La France paralysée ... Le Quartier latin... Les Champs-Élysées... Baden-Baden... Les cocos débordés... À la panique qui se réfugient sous la jupe de Malraux et de Charles XI...

Après, la fête terminée, tous grassement achetés et peinards de fierté, ils rentrent à l'usine finir le boulot avant les vacances, ils retournent à la Sorbonne compléter leurs études pour devenir Député socialo ou écolo, grands patrons hautins ou petits cadres mesquins, et d'autres se transformeront en pisseurs d'encre au service de la grande presse et on devient comme ça, n'importe qui pour n'importe quoi... tout comme avant pour vivre et s'enrichir... Jusqu'à la prochaine fête, on fera mieux la prochaine fois... La prochaine révolution... La belle affaire...Ça vous satisfait tout ça, une fois par siècle? Vous croyez avoir raté le grand soir de si peu... un poil du cul de Lénine ou de Mao?

C'est ça vo't Mai 68? C'est comme la Résistance, vous en avez tous été... Foutre! On repassera pour la recherche du meilleur des mondes...

Louis-Ferdinand Céline