Écoute ça, Ferdinand!
       
       
         
         

tdi755@wanadoo.fr

      Écoute Ferdinand, faut que je te raconte quelque chose... Le week-end dernier il m'est arrivé une drôle d'histoire.

Je suis occupé avec un distributeur de tickets de métro à la station République et cherche à obtenir un aller et retour Paris Banlieue par le RER. Je suis sur le point d'aboutir, j'ai déjà introduit ma carte bleue et il ne reste plus qu'à faire le code. A ce moment-là surgit un type d'une trentaine d'années qui me crie : «Hé m'sieur, tu peux te pousser, je suis pressé, tu prendras ton ticket après vu que t'as le temps !» Un peu surpris, sans regarder le type, je lui réponds en toute simplicité :«Non». Là il me tire une bordée d'injures, ce qui me stresse un peu tout de même, et donc je me loupe sur le code bancaire attendu, ce qui oblige à reprendre l'opération depuis le début.

Le gars redouble d'invectives. Bon, je ne me trouble pas d'avantage, et en même temps que je reprends l'exercice, j'offre un commentaire pédagogique au surexcité: «Dis donc lapin, tu sais que tu devrais être plus prudent dans la vie. Imagine par exemple ce qui arriverait si tu m'agaçais, tu te rends compte?», le tout en endossant mon non-dit préféré collection nippon «Si ça se trouve j'ai parfaitement assimilé ma dernière leçon de juji dessus et ça va faire comme le moniteur a dit, le nez du gars va remonter dans son conduit jusqu'au cervelet sans même qu'il y ait besoin d'une euthanasie.» Le garçon me regarde aphone, se tait livide, super impressionné par mon calme et par la maîtrise absolue dont je fais preuve dans mon élocution martiale.

Bon, j'empoche mon ticket et je m'en offre une petite dernière façon Eddie Constantine: «Bonsoir p'tit, et mastique bien ton temps, on ne sait jamais si y a du rab prévu avec le machin-là». Le pauvre reste muet comme la carpe qui gêne mes escalopes dans mon congélateur depuis deux ans, et, en me retournant rondement -à peine prends-je le temps d'observer qu'il a viré au vert bouteille- je bute sur quatre CRS silencieux, quatre mastards, plus lestés encore que monsieur Mad Max, manifestement plantés là depuis plusieurs minutes à mater la scène... Bon, j'ai failli être vexé!

Tu te rends compte Ferdinand? Cinq contre un? Non mais si j'avais su je lui aurais cédé ma place? Pas toi Ferdinand? Tu lui aurais pas cédé ta place? Toi qu'a toujours aimé la vérité et l'autre, même lourd, très lourd. Pfffff, moi je t'aime de plus en plus Ferdinand, surtout parce que t'es un des besogneux que le travail a le plus aimé. Je vais peut-être aller saluer Lucette à Meudon finalement, j'ose pas mais je vais peut-être quand même y aller de ta part, comme ça j'oserai.

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Cher ami,

Le risque! Le coup de gueule! L'affrontement! La provoc! Faire gerber leur sale merde! Allez... j'connais! Puis bonjour les asticots... on regrette d'avoir osé la vérité... Seul contre tous et v'là les hargneux qui se déchaînent... C'est à votre peau qu'on en veut... Ça peut mener loin de telles attitudes... le nez sur le pavé ou la mise à l'index, c'est de même! Car bien peu désirent l'entendre, la vérité... Ça fait peur! Ça brusque les moeurs! Ébranle les convictions! Active les cellules! Mieux vaut rester peinard et regarder passer... Et c'est inutile y a pas d'issue... Aucune! C'est au casse pipe que finira la race humaine et elle l'aura bien cherchée... C'est pas moi qui va me plaindre lorsqu'elle crèvera, bien au contraire! Je serai aux premières loges...

Bien sûr que vous pouvez tenter le coup pour Meudon un de ces jours, mais je vous jure de rien... Y a ma santé... Mon temps est compté, vous savez! Je vais bientôt crever et plutôt salement! Remarquez, ça va faire plaisir à bien des salauds... Puis y a mes humeurs, le travail... beaucoup de travail et mes bêtes à s'occuper et tout et tout...

Mais tout de même, je ne dis pas non! On s'installera un moment sur la terrasse, derrière... De là on y voit tout Paris! Puis, vous me raconterez un peu... Ah! mais c'est pas possible trop d'années nous séparent...

Ferdinand
         
         

tdi755@wanadoo.fr

      Merci. C'est l'âme absolument du père Ferdinand.

C'est un drôle de truc le style, et une bien plus curieuse encore que de s'en apercevoir, peut-être la seule chose dont je me méfie.

Tenez, je vais vous dire une histoire, médiatement au coeur du style. Un de mes amis, cinéaste, a beaucoup tourné avec des ermites, hommes ou femmes. Ce qui lui a pris le plus de temps a moins été de filmer que de convaincre ces gens d'accepter l'exercice. Une femme a longtemps refusé, et il a dû s'y reprendre souvent et longtemps, au moins pendant un an. Finalement, lassée et voulant en terminer, elle a accepté mais à une condition posée avec autorité et de façon tout à fait incontournable... Elle lui a fait promettre de ne jamais lui montrer le film! Ben voyez, cette femme-là m'a sidérée de justesse... et même, je ne savais pas qu'on pouvait poussez la justesse à ce point-là.

Incognitamicalement

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Cher monsieur,

Le style, c'est la distinction! Contrevenir à la normalité du temps. Imposer l'originalité dans la forme, l'expression... l'émotion. C'est pas donné à tous d'avoir la volonté d'y consacrer une vie. C'est du travail... Beaucoup de boulot, persévérance! Opiniâtreté! Abnégation! C'est plus fastoche de suivre les courants établis, balisés! Enseignés! Formule! Recette! Littérâââture! La panacée du succès! Carrière! Articles! Encensement! Goncourt! Légion d'honneur et le fauteuil de l'immortel au cul! Pensez donc! Le rêve! Accessible au premier parvenu venu!

Combien réussirent à imposer un renouveau? Par exemple à marquer la langue, changer le style? Transformer les règles! Normatifs! Académique! Littéraire! Très peu! Villon, Rabelais! Voltaire! Qui d'autre? Et après? Terminé! Fini le style français! Le déclin! La civilisation française a vécu! Deuil! Disparition annoncée! Remarquez, la civilisation française n'est pas la première à passer à la moulinette!

Le style maintenant c'est le fric! L'objet! Le Pécule! dividende! Le style se mesure en pourcentage! Vive l'Amerloque! À Moscou ça causait français dans les salons et aujourd'hui on discute Ricain dans les conseils d'administration des Sociétés françaises... Voyez l'état! Alors pensez donc! La France! On s'en fout! L'oseille avant tout et bonjour l'orgueil! Fierté! Supériorité! Insolence! C'est mort tout ça!

Alors votre dame a raison... mille fois raisons! Déroger à son style c'est trahir la musique que l'on porte, l'émotion! La beauté d'une mer furieuse! Et malgré l'ambiance, les détracteurs, les objecteurs, les puristes, il faut résister! Tenir! Refuser! Se mutiner et... en payer le prix.

Bien à vous

Ferdinand
         
         

tdi755@wanadoo.fr

      Connaissez-vous Marc-Édouard Nabe, de son vrai nom Alain Zanini? Il a une quarantaine d'années et a plus que du talent et de la suite dans les idées: il a une âme.

Il a écrit «Lucette» notamment, mais sa production est déjà impressionnante. C'est certainement «L'âge du Christ» publié aux éditions du Rocher il y a un moment déjà qui m'a convaincu.