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Crédou de Bon Dieu! C'est Céline, qu'on me dit! L'homme aux dents longues, qu'il
paraît! Le sale être que l'on me siffle partout et à tout moment! Tant de
«détestations» à votre égard qu'on pense que vous attisez la jalousie... Sartre,
le tartre ambulant puant la mouise bourgeoise, il vous jalouse lui aussi... Et
d'autres... Le plus beau cul de la galaxie ne vaut pas même votre musique
stylistique! Et pourtant, grand maître, car vous en êtes un pour moi, votre
œuvre vous l'avez vouée au sombre, à la saleté et à la pourriture humaine! Vous
avez inventé la sublimité de l'inceste! Soyez en fier, personne ne l'a fait
avant vous. Même Sade.
Étiez-vous un lecteur de Schopenhauer ou d'autres
nihilistes? Si oui, cela vous a-t-il influencé? Car pour un pauvre lecteur comme
moi, qui n'a que la mort pour lui seul comme son unique fardeau, la question se
pose inévitablement. J'aimerais aussi savoir si vous n'étiez finalement pas un
trop grand pacifiste malgré les dires des langues devenues trop sèches par
l'aridité de leur imbécillité. Le fait de refuser la guerre comme vous l'avez
avec tout ce qu'elle contient ne vous a-t-il pas emmené trop loin? De plus,
pensez-vous comme moi que la musique et aussi la peinture soient indispensables
au travail de l'écrivain?
Pardonnez ces quelques lignes d'une confusion
inatteignable, mais lorsque je suis en présence d'un homme que j'admire, le cœur
dit beaucoup mais la bouche obéit peu.
Dionysos
Monsieur,
Méfiez-vous des emportements, ils ne valent pas le
papier-cul sur lequel on les torche.Ça irrite les bonnes mœurs, attise les
terreux, les renifleux, les envieux et, de juste, les ennuis. Forcément! Les
ennuis! Suis bien placé pour en causer, des ombrageux. Alors, visez bien avant
d'auréoler sans savoir les conséquences. C'est l'anathème assuré! Imaginez! J'ai
livré aux boches la rade de Toulon! La tour Eiffel! La ligne Maginot!... Quant
aux persécutés... Hé bien! Si je possédais une conscience, elle ne supporterait
pas le poids de leurs malheurs, à ce qu'ils en disent, les avides. Tenez-vous-le
pour dit. Enfin! Je
vous aurai prévenu! C'est vous, le responsable de vos
étreintes.
Vous dites, trop loin mon pacifiste? Facile à dire, lorsqu'on
regarde le champ de bataille sur grand écran, on se fait son cinoche. Son
histoire, on se modèle sur le héros. C'est beau! C'est entraînant, la cadence.
ça défile au pas! Puis, vient l'amertume, les regrets de ne pas y avoir été en
vrai. d'avoir raté la finale! La victoire! Les fleurs! Les femmes! Ça reluit de
bons sentiments! L'effervescence! Communier avec l'esprit de corps. tout de
même. la camaraderie. La solidarité. Cette viande saignante qui n'est pas la
vôtre. Faut le vivre pour en être. C'est pareil à la prison, on n'en revient
jamais.
Patientez, vous l'aurez bien à votre tour, votre guerre. Les
Chinois, à ce qu'on me dit, sont déjà dans les devantures des Champs-Élysées. Ça
progresse! Alors, les blindés suivent, ça ne ratera pas. À Cognac pour la
Saint-Glinglin! Tapis rouge! Internationale! Bal musette! Que roulent les
hanches. Et les têtes au panier!
Alors tout ça. Mon pacifiste à
outrance... pour éviter une nouvelle guerre. Voilà tout! Deux hécatombes en
vingt ans, vous ne pensez pas qu'il y en avait au moins une de trop?. Mais
fallait pas! Fallait les laisser peinards nous trouver des raisons pour en être.
Allez! Le populo aime bien en recevoir en pleine poire, des bénédictions pour
s'égorger. J'ai eu tort et j'ai payé l'addition!... À la patrie
reconnaissante.
Mes lectures? La «Revue des deux mondes»! Je ne lis rien
d'autre. Il y a tout sur tout. Même des foutus philosophes, mais je cherche à
éviter ces petites personnes à idéâââs. Hypocrites de leur avoir. Ils finissent
toujours par se mettre au service de l'un ou de l'autre et c'est encore le même
qui déguste.
Voyez, j'ai plutôt appris la philosophie à la dure. La rue!
La guerre! L'Afrique et plus tard, les malades, la banlieue, la souffrance. La
vie! C'est suffisant pour se faire une idée des hommes et de leur saloperie de
philosophie... Blablas! Croyez-moi!
Bien sûr, qu'il y a de la musique
dans la peinture. Prenez Bruegel! Bals! Rondes et fêtes populaires! Prenez
Bosch! Ah! Bosch! Sublime, comme rendu émotif! Une symphonie de couleurs,
terribles fééries de rythmes. Fantastique! Harmonie! Aérien! Inégalable, Bosch!
Prenez les Impressionnistes. Qui, comme ça, à cause de l'invention de la
photographie, désertent l'atelier, s'ouvrent au jour et le transposent en
émotion. Pour que survive la peinture, ils ont réussi leur petite révolution
technique. Originale. Une luminosité de l'émotion.
Je vais vous dire,
c'est de même en littérature. À cause du cinéma, fallait la sortir de l'atelier,
la littérature, lui faire respirer les odeurs de la rue. L'aérer! La styliser
pour qu'elle s'émancipe. C'est très léger, la sensation de musique, à peine une
respiration, un souffle dont personne ne soupçonne la présence, mais faut savoir
le saisir. Avec un peu de chance, on y arrive avec de l'intuition mais, surtout,
le boulot, l'acharnement de tout replacer dans le ton. La petite
musique.
Ça se produit ainsi. Oh! Pas souvent. Rarement! Une fois par
siècle et passe encore. Par trois siècles ou quatre. On les compte. Rabelais! La
Fontaine! Une infinité... À force de ténacité, on y arrive! C'est qu'il faut
sentir comment elle se présente, la musique. Le battement, les vibrations. C'est
pas donné à tout le monde, la technique, le sens, l'unisson.
Ne chie pas
juste qui veut!
Louis-Ferdinand Céline
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