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Dionysos 
écrit à

Louis-Ferdinand Celine


Corrosif= Céline


   

Crédou de Bon Dieu! C'est Céline, qu'on me dit! L'homme aux dents longues, qu'il paraît! Le sale être que l'on me siffle partout et à tout moment! Tant de «détestations» à votre égard qu'on pense que vous attisez la jalousie... Sartre, le tartre ambulant puant la mouise bourgeoise, il vous jalouse lui aussi... Et d'autres... Le plus beau cul de la galaxie ne vaut pas même votre musique stylistique! Et pourtant, grand maître, car vous en êtes un pour moi, votre œuvre vous l'avez vouée au sombre, à la saleté et à la pourriture humaine! Vous avez inventé la sublimité de l'inceste! Soyez en fier, personne ne l'a fait avant vous. Même Sade.

Étiez-vous un lecteur de Schopenhauer ou d'autres nihilistes? Si oui, cela vous a-t-il influencé? Car pour un pauvre lecteur comme moi, qui n'a que la mort pour lui seul comme son unique fardeau, la question se pose inévitablement. J'aimerais aussi savoir si vous n'étiez finalement pas un trop grand pacifiste malgré les dires des langues devenues trop sèches par l'aridité de leur imbécillité. Le fait de refuser la guerre comme vous l'avez avec tout ce qu'elle contient ne vous a-t-il pas emmené trop loin? De plus, pensez-vous comme moi que la musique et aussi la peinture soient indispensables au travail de l'écrivain?

Pardonnez ces quelques lignes d'une confusion inatteignable, mais lorsque je suis en présence d'un homme que j'admire, le cœur dit beaucoup mais la bouche obéit peu.

Dionysos


Monsieur,


Méfiez-vous des emportements, ils ne valent pas le papier-cul sur lequel on les torche.Ça irrite les bonnes mœurs, attise les terreux, les renifleux, les envieux et, de juste, les ennuis. Forcément! Les ennuis! Suis bien placé pour en causer, des ombrageux. Alors, visez bien avant d'auréoler sans savoir les conséquences. C'est l'anathème assuré! Imaginez! J'ai livré aux boches la rade de Toulon! La tour Eiffel! La ligne Maginot!... Quant aux persécutés... Hé bien! Si je possédais une conscience, elle ne supporterait pas le poids de leurs malheurs, à ce qu'ils en disent, les avides. Tenez-vous-le pour dit. Enfin! Je
vous aurai prévenu! C'est vous, le responsable de vos étreintes.

Vous dites, trop loin mon pacifiste? Facile à dire, lorsqu'on regarde le champ de bataille sur grand écran, on se fait son cinoche. Son histoire, on se modèle sur le héros. C'est beau! C'est entraînant, la cadence. ça défile au pas! Puis, vient l'amertume, les regrets de ne pas y avoir été en vrai. d'avoir raté la finale! La victoire! Les fleurs! Les femmes! Ça reluit de bons sentiments! L'effervescence! Communier avec l'esprit de corps. tout de même. la camaraderie. La solidarité. Cette viande saignante qui n'est pas la vôtre. Faut le vivre pour en être. C'est pareil à la prison, on n'en revient jamais.

Patientez, vous l'aurez bien à votre tour, votre guerre. Les Chinois, à ce qu'on me dit, sont déjà dans les devantures des Champs-Élysées. Ça progresse! Alors, les blindés suivent, ça ne ratera pas. À Cognac pour la Saint-Glinglin! Tapis rouge! Internationale! Bal musette! Que roulent les hanches. Et les têtes au panier!

Alors tout ça. Mon pacifiste à outrance... pour éviter une nouvelle guerre. Voilà tout! Deux hécatombes en vingt ans, vous ne pensez pas qu'il y en avait au moins une de trop?. Mais fallait pas! Fallait les laisser peinards nous trouver des raisons pour en être. Allez! Le populo aime bien en recevoir en pleine poire, des bénédictions pour s'égorger. J'ai eu tort et j'ai payé l'addition!... À la patrie reconnaissante.

Mes lectures? La «Revue des deux mondes»! Je ne lis rien d'autre. Il y a tout sur tout. Même des foutus philosophes, mais je cherche à éviter ces petites personnes à idéâââs. Hypocrites de leur avoir. Ils finissent toujours par se mettre au service de l'un ou de l'autre et c'est encore le même qui déguste.

Voyez, j'ai plutôt appris la philosophie à la dure. La rue! La guerre! L'Afrique et plus tard, les malades, la banlieue, la souffrance. La vie! C'est suffisant pour se faire une idée des hommes et de leur saloperie de philosophie... Blablas! Croyez-moi!

Bien sûr, qu'il y a de la musique dans la peinture. Prenez Bruegel! Bals! Rondes et fêtes populaires! Prenez Bosch! Ah! Bosch! Sublime, comme rendu émotif! Une symphonie de couleurs, terribles fééries de rythmes. Fantastique! Harmonie! Aérien! Inégalable, Bosch! Prenez les Impressionnistes. Qui, comme ça, à cause de l'invention de la photographie, désertent l'atelier, s'ouvrent au jour et le transposent en émotion. Pour que survive la peinture, ils ont réussi leur petite révolution technique. Originale. Une luminosité de l'émotion.

Je vais vous dire, c'est de même en littérature. À cause du cinéma, fallait la sortir de l'atelier, la littérature, lui faire respirer les odeurs de la rue. L'aérer! La styliser pour qu'elle s'émancipe. C'est très léger, la sensation de musique, à peine une respiration, un souffle dont personne ne soupçonne la présence, mais faut savoir le saisir. Avec un peu de chance, on y arrive avec de l'intuition mais, surtout, le boulot, l'acharnement de tout replacer dans le ton. La petite musique.

Ça se produit ainsi. Oh! Pas souvent. Rarement! Une fois par siècle et passe encore. Par trois siècles ou quatre. On les compte. Rabelais! La Fontaine! Une infinité... À force de ténacité, on y arrive! C'est qu'il faut sentir comment elle se présente, la musique. Le battement, les vibrations. C'est pas donné à tout le monde, la technique, le sens, l'unisson.

Ne chie pas juste qui veut!

Louis-Ferdinand Céline

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