Contre l'Abbé Pierre
       
       
         

Fabrice Verzières

      Monsieur Destouches,

À la lecture de votre roman D'un château l'autre, on voit en sourdine le nom de l'Abbé Pierre malmené. Vous serait-il possible de m'expliquer le pourquoi de cette dent contre l'Abbé et laquelle s'il vous plaît?

Fabrice Verzières
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Monsieur,

En voilà du chichi pour un cureton frappé par les dons de la Sainteté. Il n'est pourtant pas le seul écorché dans ce roman, pourquoi lui? J'ai meurtri votre Foi chrétienne? La populace a besoin de croire et c'est très bien ainsi, mais les marécages vaseux de bons sentiments taisent toujours le louche... Trouvez pas? Moi, les grands étalements de commisération humaine, j'piffe pas. Ça dure le temps d'une cause. Ça dure le temps d'une saison, le temps d'un froid Danois et après, on passe à autre chose, on fait de la politique ou on devient pape. Merdeux tout ça... Savez pas encore que la misère du monde appartient à ceux qui aiment s'offrir le podium du désintéressement... L'esclandre soudain! Découverte majeure sur le continent!...Y a des miséreux qui souffrent... Maldonne! De l'injustice où y faut pas... C'est des soubresauts d'émotions qu'on a besoin pour soulager tout ça... Tous passeront à la caisse, la belle affaire! Quelle analyse, Monsieur l'Abbé...Chapeau, nom de Dieu!

Médecin, j'ai soigné tout ce monde en silence, le peuple Français j'ai soigné, celui qui bosse pour des clous... Pour que des gens comme le cureton puissent s'occuper peinard de ceux qui crèvent par leur faute... J'ai soigné les boches et les juifs, les collabos et les résistants sans distinction et sans le claironner dans le Figaro que je partais en campagne pour soulager les moribonds. Personne ne m'a jamais remercié pour ça, au contraire, on m'a foutu au bloc, l'aile des condamnés à mort et même en prison je donnais des conseils pour soulager la petite misère humaine, celle que l'on voit pas, qui se montre pas, la douleur du corps comme celle de l'esprit, celle qui nous fait craindre que demain on couchera dans son cercueil et qu'il n'y a rien à faire pour la contrer...Alors, les régiments de l'Abbé, le front uni contre la pauvreté, ça me laisse plutôt ainsi...Ça me laisse plutôt amer devant la lourdeur des hommes à agir sur le fond des choses... Agir sérieusement j'entends, en se foutant des conséquences.

À Clichy... Au dispensaire, puis aussi en 40, lors de la retraite, plutôt la débandade faudrait dire... Je suivais le troupeau aveugle sur les routes encombrées, débordantes de misère, d'accablement, de désenchantement...De désespoir. Avec l'ambulance du dispensaire, je suivais pour soigner, soulager et rassurer, consoler et apaiser... Toujours et jamais personne ne m'a donné le Nobel pour ça et jamais je demandais un liard à personne, jamais! ... De Sartrouville Jusqu'à La rochelle, aller-retour à la poursuite de l'armée française qu'on a jamais rattrapé... On est descendu comme ça en suivant le courant, avec Lucette comme infirmière, héroïque comme toujours... Lucette, c'est Jeanne d'Arc! Avec le chauffeur... Les grands-mères... Les bébés, les canassons et bousculé constamment, suivant incrédule les restes brinquebalants de cette France débordée, anéantie par la horde Germanique... Ah! Elle était belle la ligne Maginot, de béton et d'acier, imprenable!... La chevauchée qui a déferlé sur la France, j'vous dis pas comment c'était...Tellement c'était la fin du monde... Tellement c'était comme en 14, quand le fer te traverse la peau sans savoir d'où ça vient... Là, c'était à la France qu'on trouait la peau, du tir au pigeon qui faisaient les fritz avec leur Wehrmacht maîtresse du ciel...

Puis, encore après en 44, traversant l'Allemagne avec Lucette et Bébert, Baden-Baden, Berlin, Sigmaringen, Hambourg, Hanovre, Ulm, Nuremberg, Augsbourg et Flensburg... Et Copenhague... Je ne cause pas de toutes ces villes rencontrées, fantômes, meurtries... Villes dévastées, bombardées, anéanties, violées, saignées par la haine des conquérants... Quels qu'ils soient, les vainqueurs c'est toujours des ordures qui dévastent et tuent par plaisir ou vengeance... C'est pareil! Et pas un vaincu y échappe... Allez Dresde! Souvenir glorieux et impérissable de la barbarie Alliée... Pas de médicaments... Je la soignais qu'au camphre l'Allemagne vaincue, le typhus, la malaria, le cancer, la gangrène et même la faim, toujours que du camphre, rien d'autres à offrir aux pleurs des enfants... L'Allemagne, un désert de ruines, une carcasse gisante bouffée par la mort et qui luttait encore et encore, comme par habitude de se battre pour pas crever... Un corps qui luttait pour sa fierté... L'orgueil de rester debout malgré la dévastation, la défaite terrible... Jusqu'à la fin.

Tout ça, je l'ai vécu, j'y ai laissé le peu de santé que j'avais et jamais j'ai rien réclamé... Jamais! J'ai contribué à soulager la misère et la douleur autant que cet Abbé de mes couilles et personne ne m'a jamais dit merci même que j'ai jamais rien demandé. Tout ce que j'ai voulu c'est qu'on me foute la paix, mais je suis devenu un pestiféré pour tout ça... Un nazi, un collabo... Le gnouf... L'exil et même au retour, plus tard à Meudon, on m'a accueilli avec des insultes, comme un chien qui a la rage et qu'il faut abattre... Encore aujourd'hui on refuse de me servir, de me vendre des navets parce que j'ai la galle... À notre retour personne ne voulait de nous et depuis rien n'a changé...

De Meudon, je vois Paris, mais m'y rendre est pas possible tellement on me hait et ça je ne le dirai jamais assez. Pourquoi? Toute cette haine, pour avoir dit la vérité à la France et au reste du monde, alors je vous dit merde!

On va l'encenser à tout cran votre Abbé pour son désintéressement envers la lie et moi on m'a foutu au trou parce que j'ai voulu agir et personne ne m'a défendu... Alors pourquoi je n'aurais pas le droit de la crier cette injustice à mon endroit dont personne ne se souci?... Pourquoi, je vous le demande?

Lous-Ferdinand Céline
         
         

Fabrice Verzières

      Monsieur Destouches,

Je comprends très bien votre malaise devant le podium de la charité fraternelle, mais je ne le partage pas - du moins complètement. Il y a, à mon avis, tellement de salauds dans le monde qu'il me semble inapproprié de tirer à coups de boulets sur ceux qui tentent d'apaiser la souffrance humaine: publicité ou pas. Vous êtes si peu nuancé, pour ne pas dire totalement dépourvu de nuances, et cela malheureusement rend vos propos d'une lucidité de laser un peu réducteurs. Trop de hargne partout, pour tous et avec la même intensité. Dommage, que chez-vous il n'y ait aucun tri.

Je reconnais tout de même que votre correspondance me souffle à plus d'un titre. Votre verve est toujours roborative à 75% comme votre invalidité.

Fabrice Verzières
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Verzières!...

...Verzières! Vous m'emmerdez avec vos nuances de Saint-Pastouche! Vous êtes tapissé de nuances. D'un mur à l'autre, vous roulez votre queue dans la nuance. Vous trempez dans la colle à nuance, enduit de nuances du croupion jusqu'aux couilles... Vous forniquez dans la nuance, allègrement... Pareil à votre Abbé Pierre qui se vautre dans la misère des autres.

Foutre Dieu! Mais à chacun son salut. Allez Verzières, seriez-vous capable de bander devant une pute qui se déshabille pour un peu de pèze?... C'est pas assez nuancé pour votre moralité que son mac s'envoie un p'tit dernier le long des boyaux avant de passer à l'amour... Vous préférez durcir devant l'abnégation des autres. Ça déculpabilise, l'abnégation! Ça branle vos états d'âme, le dévouement! Ça détend, les bons sentiments! Ça vous frise les poils de cul de penser qu'y a pas que des salauds en ce bas monde! Ça vous rassure de pas en être une, ordure! ... Y a Verzières et l'Abbé! C'est toujours ça de pris! Y a de l'espoir! L'humanité est sur la bonne voie! On s'en sortira! Le bonheur au bout de la noirceur... Allez Verzières, ça Boum! C'est bien suffisant, le soulagement de la charité! Ça vous rassure de passer à la caisse, mais ça vous emmerde de vous faire traiter de con. Ça choque sec la vérité sans réduction pour amoindrir la secousse...Et comme secousse, vous préférez sans doute les nuances peinardes de la veuve poignet? À votre guise!

Moi, je m'incline devant la pute qui se les gèle sur le pavé, on cause de la nuit à passer et des nuances qu'on imaginera pour.

Céline
         
         

Fabrice Verzières

      Monsieur Destouches,

Votre démonstration est redondante, vous êtes sans nuances, alors inutile d'en remettre.

En ce qui concerne mes érections, je vous remercie de votre inquiétude, mais elle est injustifiée.

Fabrice Verzières

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Verzières,

Puisqu'y a que ça qui vous allume, restons dans la nuance... Un conseil, comme ça, gratos, parce que c'est vous... Ménagez vos érections! Quand ça vous prend en crampe... Le porte manteau dans le pantalon, la tringle... Pour des clous... Pour rien du tout, en vous trifouillant l'imaginaire dans le sexe des anges... Confessez-vous! Nom de Dieu! Embrassez vos fringes!... Sacrifiez l'offrande! Immolez l'espèce! Puis, détendez-vous... Un lampion! Un lumignon! Un cierge!... L'office! Les gyrophares! la sacristie!...Tout ça! Ça vous occupera... Ça passera... Pensez à autre chose... À l'Abbé Pierre... Et foutez-moi la paix.

LFC