Pierre Revelin
écrit à

Louis-Ferdinand Celine
| Ah!
Céline! Vous êtes encore ici? Sur Dialogus? Je n'en
reviens pas. Voilà maintenant que vous êtes mort et
pourtant de six pieds sous terre vous suscitez encore la
polémique... un demi-siècle ans plus tard. Doit-on
célébrer cet auteur, que se demandent les
Français? Mon petit doigt me dit qu'elle fait votre affaire,
cette polémique. Oui! Déjà, après la
guerre, alors que vous étiez assigné en résidence
au Danemark, les Français voulaient vous rapatrier pour vous
juger, vous écarteler, vous fusiller pour faire un exemple.
D'une certaine façon, le Danemark vous a protégé
de cette foule hystérique qui rêve de sang frais. Elle est
superbe cette nouvelle polémique, Céline. Vous n'avez
rien écrit depuis tout ce temps et voilà que les
Français s'émoustillent... s'énervent... se font
aller la mâchoire... Ah ! ces Français à la
mâchoire surchauffée qui s'entendent entre eux pour ne
jamais s'entendre. C'est une bonne idée que vous ayez
été rejeté de ce «panthéon»
réchauffé des écrivains du passé. Les
jeunes vont maintenant s'intéresser à L.F. Céline.
Cela va les intriguer. Vous êtes le seul écrivain dont on
parle dans cette commémoration. Le seul qui en soit maintenant
exclu. C'est une bonne nouvelle. Vos livres se vendent encore en
librairie. Le «Voyage», bien sûr, mais aussi
«Féérie pour une autre fois», «D'un
château l'autre», «Le pont de Londres», etc.
etc. Ceux et celles qui résument votre œuvre à vos
pénibles pamphlets ne vous ont pas lu. Allez! Reposez en paix,
Céline! Tout ce temps après votre mort, vous suscitez
encore la polémique sans avoir écrit un seul mot. Peu
d'écrivains pourraient se vanter d'en avoir fait autant. Cher Monsieur, D’abord, j’ai pas cassé ma pipe… Pas encore! Remarquez, ça ne tardera pas! Je le concède, l’état de la quincaillerie est déplorable. Malade, je suis aux extrémités, les toutes dernières. Le savoir, les curetons feraient la queue pour m’en oindre de leur onction… Jusqu’au croupion, ils en foutraient, de leur huile. C’est peine perdue, je suis le damné des lettres, pestiféré. Catalogué. Alors! À quoi bon les barricades, la révolte, je vous le demande? C’est terminé, le voyage. Ne dors presque plus, des bourdonnements incessants, une gare de triage entre les oreilles et avec cette chaleur sur Paris, même Meudon… Se dilate. Pèse sous le plomb fondu. Foutu Sud, C’est insupportable! Un four! À cran! Même le Toto sue du plumage. Vous pensez! Le fardeau qui m’accable. L’attente. L’aspiration, la quête de la moindre fraîcheur, et je suis là, épuisé, à vous tenir le traceur. À vous causer d’anniversaire dont je ne comprends pas les aboutissements. À me fatiguer de leurs conneries. C’est qu’ils m’ont prévenu un peu, chez Dialogus, de la situation où je me trouve dans votre époque si mal foutue… Du paradoxe, cinquante ans et tout… La censure. Les insultes. Les saloperies. Je pue! Ça recommence, vous savez, les outrages, ça me connaît. La prison! L’exil! La solitude! Du remâché que je leur gerbe à la gueule à tous tant qu’ils sont, je les ficherais dans les extrémités et je que me gênerais, après tout ce qu’ils m’ont fait endurer comme malheurs. Enculeurs! Commémorer? Académiser? Nobéliser? Alors, c’est raté comme programme des festives! Ça ne m’étonne pas ce que vous me racontez, comme réactions, tous des avides. Des vengeurs! Dans mon cas, l’hallali, c’est l’Éternel! Vous n’y pensez pas! La République, me canoniser? Me panthéoniser! Me foutre dans les caveaux de la patrie reconnaissante… Me la boucler dans l’éternité… Ben, ça m’a tout l’air qu’on repassera les plats pour une autre fois. Y pas à dire, comme luminosité de leur matière grise, ça impressionne drôlement. C’est pas demain qu’un ministre va nous dégoter le mouvement perpétuel, quoique… Ce qui m’étonne un peu, je peux bien le dire à vous, qui me semblez un peu aimable, moins charogne que les autres… Alors on me lit encore? Vraiment? Dites! Ça me les coupe tout de même, une langue, c’est fragile et ça ne dure pas si longtemps, bien moins qu’on pense et ça meurt aussi… Si on la laisse s’encroûter, s’épaissir, s’alourdir de gras et de complications. Une langue, ça s’inscrit dans une époque bien précise, ma petite musique se voulait d’un temps limité et très éphémère, forcément… Mais que des mioches qui n’ont rien à voir s’y intéressent après tout ce temps, c’est que peut être… Ma petite découverte, mon invention, ma petite technique a, finalement, tenu la rampe. Alors, sans vouloir me vanter, c’est pas ma nature de m’honorer, mais ça vaut toutes les statues chiées à la gloire des pigeons. Je vous le dis, tout est dans la musique, le reste c’est du fifrelin. Bien à vous, Céline |