Cloisonnement ou continuité |
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| Cher Monsieur, Les liens entre votre úuvre littéraire éditée et les Pamphlets, interdits de publication à la demande de votre épouse je crois, sont un sujet constant de perplexité. De nombreuses personnes refusent de dissocier vos nombreux chefs-d'úuvre des prises de position antisémites que vous avez publiées avant et pendant la 2e guerre. Cette dissociation, c'est vous pourtant qui la rendez possible. Du «Voyage» à «Rigodon», malgré le caractère extraordinairement candide et cru de votre autobiographie, jamais ou presque n'apparaissent de motifs antisémites. Vous décrivez avec humour, avec génie, la mesquinerie, le côté dérisoire de la nature humaine, de notre condition. Aucune injure raciale pourtant, ni contre les Noirs, ni contre les Juifs. Ou bien nous nous trompons? Peut-être que les premières éditions de Mort à Crédit, de Guignol's Band, du Pont de Londres et des Fééries contenaient des phrases qui ressortent des abominables fantasmes contenus dans vos pamphlets. Vos textes ont-ils été expurgés? Si cela avait été le cas, je pense que ça se saurait. Il faudra donc vivre en compagnie de votre personnalité cloisonnée, entre le jouisseur et le misérabiliste, l'égoïste et le témoin passionné, le sarcastique et le tendre, le génie et le crétin. Savez-vous, Céline, que je ne lis jamais d'autres livres que les vôtres? J. G. |
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| Cher monsieur, J'étais bien décidé à ne plus débattre de ces histoires... «D'un bagatelle, l'autre». Ça m'emmerde et m'en a suffisamment occasionné... si vous voyez de quoi je cause! Ils cherchent l'entourloupe, toujours!... Me tenir la tronche bien enfoncée, sous la ligne de flottaison, le marécage! Que je gigote l'armature jusqu'aux aveux complets ou l'étouffement définitif! La mise à mort!... Allez! Secouez-lui le pommier pour qu'il respire la rinçure à grand bouillon! C'est tout ce qu'il mérite, l'ordure! Le raciste! Des piges qu'ils attendent tapies à guetter l'occase... M'occire! M'interdire! Un autodafé de tous mes livres... Feu de joie Place de la Grève! C'est plein de pourritures qui se délectent de vengeance... L'écume. Ils gerbent leur bile! Ils jaculent leur haine en hurlant à la lune! Je ne vous accuse aucunement d'en être! Pas du tout! Pensez donc!... Mais chaque mot que je crache, y en a toujours un pour le retourner dans le sens qui plaît aux détracteurs bellâtres! Objecteurs de conscience! Curetons qui ne demandent qu'à me goupillonner dans la grande nef de la République! Marre de toute cette méchanceté! Ça rampe! Ça glisse! Se faufile! S'insinue... Perfide! Fielleuse! Insidieuse! Ça tue! C'est pas Lucette qui refuse la republication des pamphlets... C'est moi, nul autre! Dans la boîte! Au pilon! Finish! Terminé! À quoi bon! Personne n'y a rien pigé et ne servirait qu'à m'emmerder davantage. Mais n'allez pas croire que j'ai des remords... Pas du tout! Je regrette seulement d'avoir voulu empêcher le déferlement, voilà... J'ai voulu rendre service, éviter aux Français une autre boucherie et c'est bien la seule chose que je regrette... Ils ne méritaient pas que je m'esquinte à sauver leur pinard du déluge, les Franchouillards. Je n'ai rien contre les Juifs, mais contre ceux qui poussaient la France à la guerre et j'aurais fait n'importe quoi pour éviter un autre 14... Et ce fut pire! Cent fois pire... Ils en sont même fiers de leur déroute! De l'occupation! Odieux! Vil! Immonde! C'est moi qui avais raison... Mille fois raison et personne ne m'a jamais prouvé le contraire... Salopards! Ils se sont entretués allègrement de Londres à Moscou ... Pires que des bêtes sauvages, hargneuses!... L'homme est un non-sens! Une absurdité totale! Une débilité de la nature! Ne mérite pas de vivre ailleurs que dans une tranchée à recevoir sa ration de mitraille en pleine gueule! L'homme, c'est la pire des merdes! Non monsieur! J'ai refusé d'être censuré, toujours! Ne fut-ce que d'une virgule! Une ligne! Points de suspension! Rien! Interdiction intégrale! Complète! Du début à la fin! Si Denoël a eu «Voyage au bout de la nuit»... C'est qu'il le publiait intégralement, entièrement! Totalement! Radicalement! Sans ratures! La snobinarde Nénéref proposait des coupures... réduire le texte de cent pages, minimum... Trop lourd, qu'ils disaient les bonzes de la Nénéref! Ignares! Qu'ils s'en torchent le cul avec leur Mauriac! Claudel! Gide! Malraux! Je vous le dis!... Gaston s'en mord encore les doigts... Pauvre Gaston! Ne s'en consolera jamais de l'avoir laissé filer, le Voyage... Denoël! lui l'a payé au centuple d'avoir publié mes bouquins, lâchement assassiné par les Libérateurs... Et c'est ce qui m'attendait aussi en 44, les cocos déchaînés d'aversion et de vengeance... Les pamphlets? Pas du tout! Ils s'en foutaient tous des Juifs... les résistants, les combattants, les marchands, les patrons... Tous! Staline s'en foutait des Juifs... Churchill s'en foutait! Les Amerloques aussi et Charles X! Tous s'en foutaient des Juifs!... Qu'ont-ils fait pour eux? Rien! Rien du tout! Les ont laissé crever! Les libérâââteurs préféraient bombarder les civils! Les villes allemandes, Dresde! Hambourg! Berlin! La France, Paris! Cahors! Saint-Malo!... Et les Soviets? Parlons-en des Soviets! Le ghetto de Varsovie? Vous connaissez? Les Popovs ont regardé les boches l'anéantir à coups de blindés pour se débarrasser des derniers Juifs! Spectacle grandiose qu'on offrait au prolétariat en armes sur le front de l'Est! Pourtant ils savaient! Tous le savaient qu'on les massacrait partout! Et c'est moi le responsable! Mes pamphlets! Mes lettres à «Je suis partout»... Foutre! C'est plutôt «Mea culpa»... mon voyage au paradis Stalinien que les cocos n'ont jamais piffé... il est là et pas ailleurs l'objet de leur acharnement! Article 75! Fausse morale humanitaire! Dégueulasse! Butée! Tenace! Opiniâtre! Un bouc émissaire! Voilà ce que je suis! La victime idéale! La pourriture intégrale! J'ai la déculpabilisation des Français collée aux fesses! Mais je ne marche pas dans leur merdier! Jusqu'au dernier souffle, je vais me défendre contre ces hypocrites à la mémoire d'invertébrés... Bigorneaux! Mollusques! Clanculus!... Comptez-y!... Je suis un bouc, nom de Dieu!... C'est Ferdinand, la cible parfaite! Il a déjà le pied au tombeau et pas un ne lèvera le doigt pour le défendre! Mais pour en revenir à votre bafouille, vous avez tout à fait raison. Contrairement à nombre de mes collègues littéraires et éminents... les nommer serait ici trop long, mes histoches ne contiennent pas de déversement de boue contre les Juifs... Pas une allusion! Un mot! Une ligne! Je défie n'importe quel pisseur d'encre d'y découvrir le moindre sous-entendu... Qu'ils creusent! Décortiquent! Dépècent! Dissèquent! Il n'y a rien! Que de la musique! Mais ces gens ne lisent pas, ils hument leurs propres déjections et en couvrent leurs torchons pour les vendre à la populace avide de beaux scandales! Le populo aime les condamnés, les exécutions sur la place publique, le bûcher pour laver en famille sa propre ignominie. Vous voyez le bourbier? Imaginez l'ampleur? L'exubérance? Je ne désire plus discourir là-dessus... c'est inutile! Ils enculent tous la République à tour de rôle... Gigolos assoiffés de fric, de pureté politique et de privilèges assortis... Ils croient s'empiffrer de moralité en faisant la bouche fine, mais ne montrent que leur puérilité. Lire que mes livres? Allons! Vous n'y pensez pas! Je vous le déconseille absolument, vous allez finir vos jours comme moi, abandonné de tous! Haï et détesté d'avoir choisi le mauvais numéro! Bien à vous, Céline |