Céline s'en tape
       
       
         
         

grinlingj@bluewin.ch

      Céline, vous n'êtes pas, sinon un écrivain, un observateur, pur talent pour juxtaposer des mots. Vous êtes de ceux qui ne font pas de choix, qui ne veulent rien. Votre préférence eût été de ne pas être là. Vos engagements tiennent du bouchon sur l'eau, mu par les courants, des besoins organiques, les pâtes à l'eau, les habits d'hier, les aboiements des chiens. Un peu d'ambition, un peu de bite, un peu de douleur, et de la véhémence. Votre génie est un miroir qui ricane, une loupe sur des dents jaunies. Jeune on vous a dit que vous étiez beau. Grand bien vous fasse, là n'est pas l'important. Les femmes, les fiancées, les liaisons ne sont qu'hypocrisie. Bébert, une coïncidence.

Votre talent seul est précieux: le jumelage des termes, sortis au hasard d'un entrepôt immense. Ce goût des amoncellements, chez de Pereires, chez Titus ou votre maman, c'est le stock de vos sentences, fouillis colossal, vrai fonds de commerce. La médecine, la famille, l'ONU, les engagements, c'est du conjoncturel, de l'accidentel, de l'opportunisme. Vous savez rapprocher mots et choses, sans plus savoir si les mots disent les choses, ou s'ils les créent. Votre puissance sans pareil est d'être un témoin, indifférent, sans existence propre, ou si peu. Vous êtes vos vieux jours, ombre grise et froide dans une maison de nomade, comptant et recomptant vos écrits comme un avare son trésor, indifférent à tout par-delà les grilles du jardin. Votre bonheur, c'est le don des mots et ce qu'ils disent, ce qu'ils évoquent, à Sigmaringen, sur la Butte, dans les brouillards des docks anglais, là où le sort vous a mis, dans les forêts humides de la guerre, les bateaux d'Afrique, les cuisses des danseuses.

Cette excitation à propos des Juifs, vous-même n'y comprenez rien. Vous avez fait ça comme la branlette: ça commence, c'est impérieux, puis c'est plus rien. Un autre de ces plaisirs, de ces pusillanimes réalités qui au fond ne concernent que vous. Ce Juif qu'il faut faire disparaître, les insultes, les excès, ce n'est pas différent des slips de votre mère sortis en secret du linge sale pendu dans les gogs. Quand c'est passé, c'est fini. On ne comptabilise pas les fois que l'on s'est mouché, les femmes qu'on a couchées, les nouilles à l'eau au repas.

Ce talent pour l'indifférence, vous ne l'avez pas caché. L'intérêt, c'est trouver les mots. Là, c'est la bagarre, les pages suspendues au fil à linge, les heures et les heures à griffonner. Les points culminant de votre oeuvre, c'est quand le récit devient le travail de la langue, quand les mots font vivre l'imagination, et dans les recoins qui se voient à peine, vous laissez en passant une trace d'émotion.

Votre existence, si on en disait le contenu en d'autres mots que les vôtres, il n'y aurait rien. C'est le jonglage des phrases qui attire l'attention, et par-delà, la force de ce regard à sens unique, qui prend tout et ne donne rien.

Votre vie est falote, la survie du corps, au maximum. L'antisémitisme même, insignifiant autant qu'exagéré. Votre responsabilité de médecin et vos autres souffrances, à peine des conventions. Leur utilité, c'est être le support du verbe, ce pouvoir si précieux quand on y met du sens.

Je vais vous le dire: malgré vos insultes et sarcasmes, votre seule puissance est la vocifération, la conjuration grotesque, un édifice immense qui n'est fait que de sons.

Les autres vous ont contraint de croire à vous, des taloches de l'enfance à la perte à Montmartre d'autres manuscrits. À peine faites-vous l'effort de ressembler à vous-même, car ce vous-même là ne vous importe pas. L'être que vous êtes, c'est cette fragile conscience, sous les bombes ou parlant à votre chat. Témoin sans valeur et dès lors sans prix dans les yeux duquel s'anime un monde enchanteur, le monde de ceux qui savent que rien de ce qui les entoure n'est vraiment le sien.

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Monsieur,

Faire des choix? La belle affaire! Mais pourquoi, nom de Dieu! Je vous le demande! Observez un peu plus loin que votre appendice relevé de bien pensant et voyez ceux qui font des choix à quoi ils s'occupent... Puis, des choix entre quoi et quoi?... Se remplir les poches et s'éclater la panse de foie gras et de bordeaux? Se balader en grosse ricaine sur les Champs Élysées en reluquant le beau monde? S'inscrire au Parti et défendre à coups de pavés les damnés de la terre en comptant être nommé commissaire du peuple? S'engager comme garde suisse et zouaver le Saint-Siège? Fabriquer des canons et zigouiller démocratiquement son semblable? Se lever pour défendre la France aux colonies? Devenir pisseur d'encre et voter gaulliste? Bosser dans les usines pour s'offrir les congés payés du Front populaire?...

Vous croyez mériter que l'on fasse des choix pour votre petite misère de citoyen exemplaire? Vous êtes un rigolo, cher Monsieur... Vous devriez tâter du vaudeville. Vous éclater sur les planches... Vous auriez un succès fou, on causerait de votre talent dans les torchons de la gaugauche... Des compliments! Des honneurs! Et tout ça... Et vous me fouteriez la paix.

Pourquoi vous me demandez de choisir entre la peste et le choléra? Entre les Soviets et les Ricains... Vous sentez tous la même pourriture et mes cadavres du placard valent bien les vôtres... Exploiteurs... Meurtriers... Boutiquiers... emmerdeurs de première. La France n'est plus qu'un ventre gonflé de vinasse et de Camembert, vous vous gavez les tripes devant la téloche en discutant quelle connerie vous vous taperez pour le restant de la soirée... Ah! Il est beau le choix... L'engagement!... Au pinard Citoyens! Vous n'avez même plus les couilles de forniquer sans vot manuel d'instructions, le nez dans les nichons de Madame et les yeux sur le guide... Allez, une petite séance, c'est comme ça qu'y font à la télé... Style beau genre... Foutre!

À une occase, j'ai choisi d'aider mes semblables à se sortir du bourbier dans lequel ils s'enfonçaient allègrement. Ils tapaient même des mains et des pieds pour accélérer le mouvement... La descente aux enfers... Le regret des belles années... L'insouciance d'avant guerre, la destruction de l'Europe et la grande victoire soviéto-anglo-saxone. Voyez ce que j'ai récolté, votre haine à tous et bien mieux, vous m'en rendez responsable et vous m'accusez d'avoir décrit vos propres instincts... Votre propre imaginaire...

Et vous osez me reprocher d'être indifférent devant le cadavre de la République?... Décidément vous êtes un fieffé rigolo, cher Monsieur, vous cultivez allègrement l'art de la cuisson du chou-fleur à l'autocuiseur... Et bonjour les odeurs... Pourquoi me préoccuper de votre sort? Dites-moi? Donnez-moi une seule raison valable qui me ferait plaisir de vous hisser hors de votre médiocrité de pauvre bureaucrate aliéné...

L.F.C
         
         

grinlingj@bluewin.ch

      Mon cher Céline,

Le bureaucrate aliéné, le permanent du dispensaire à 700 frs par mois, le serf de Denoël, de son loyer, c'est l'énorme et l'avide asticot tout autant.

Mais l'insomniaque, l'artisan de pensées, l'ouvrier méticuleux qui façonne joyaux incontestables, pour au matin n'en garder qu'un. L'impavide, le désabusé, désenchanté, le revenu de tout qui sans cesse reprend son ouvrage; le monomaniaque, l'exalté à la petite musique, permettez que nous rendions grâce de son existence. Le démiurge qui, infatigablement, a épouillé l'univers de ses illusions, dont le regard a précipité tous les faux semblants, à lui nous voulons rendre hommage.

L'orfèvre, le pionnier du sentiment irréfutable, vous, le précurseur solitaire n'a trouvé personne pour parler sa langue. Six milliards d'humanoïdes, et pas un pour vous comprendre, pour être vrai. Cela vous est insupportable. Vos simagrées n'y change rien, c'est un dialogue d'alcoolique, une injustice métaphysique. Vous continuez à faire l'âne, pour dévorer qui vous apportent du foin.

Votre admirateur imperturbable.

J.
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Cher Monsieur,

Vous omettez: engagé volontaire, 1912!... Blessé de guerre, 1914!... Décoré, 1914!... Invalide à 75%!... Pensionné d'État!... Les colonies!... Étudiant en médecine!... Conférencier, Fondation Rockfeller!... SDN!... Marié!... Médecin!... Divorcé!... Écrivaillon à Denoël!... Nénéref!... La guerre encore et toujours! La déroute!... Exilé!... Pensionnaire des cachots danois!... Résidence surveillée!... Pourchassé! Dénaturé par la France!... Condamné! Censuré! Et maintenant, pestiféré... Vous avez foutrement raison, je sais de quoi je cause... L'âme du bureaucrate, ça me connaît. Roupillez peinard! Elle sera toujours là pour me hanter.

À voir l'agissement de vo't troupeau bêlant, n'ai pas besoin de personne pour chialer sur mon sort. À voir l'appétit vorace de votre moralité à la ricaine, me demande bien qui dévore l'autre. Vous ne songez qu'à écraser, piller, voler, vous enrichir et gerber vos bons sentiments sur le dos de vos humanoïdes asservis... J'en ai rien à blairer!

Lorsque vous viserez les Chinois lancer leur Spoutnik à la Soviet et défiler Champs Élysées, on en recausera.

Céline