Bellevue
       
       
         
         

Sabine Deloups

      Monsieur Céline,

Vous souvenez-vous de votre belle maison en pierres blondes au coin de la Route des Gardes et la petite rue du Bel-Air à Bellevue? Deux énormes St-Bernard baveux se promenaient sur le haut mur de votre propriété et aboyaient furieusement sur les petits écoliers dont j'étais et qui ne pouvais les éviter, avant de grimper la rue du Bel-Air. Jusqu'à quand y avez-vous vécu?

Sabine Deloups

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Chère madame,

Si je m'en souviens? Meudon, au 25, Route des Gardes, un pavillon Louis-Philippard, la Terrasse tout près, puis la vue sur la Seine, ses ponts, les usines... La nuit, je revoyais parfois les bombardements de 42-43, sur Billancourt... Puis au loin, Paris et sa Tour... Tout près Paris, mais inaccessible, peuplée de cafards et d'ennemis parés à me zigouiller à la moindre tentative de sortie... Quelques amis aussi, venaient parfois me voir... Marcel et les autres... Meudon, mon exil intérieur... Ma dernière retraite... Rarement, je quittais Meudon.

Dix ans nous y avons vécu, Lucette, les bêtes et moi... Un foutu pavillon, un trou à rat, inhabitable, glacé en hiver, mal chauffé, la chaudière éventrée... De l'avoine et du blé ça m'a coûté pour le remettre en état... L'isoler pour qu'on me laisse travailler en paix... Pour que les chiens gambadent et les chats paressent. J'occupais le rez-de-chaussée : mon bureau, une chambre et c'est tout. Lucette à l'étage où elle donnait ses cours... Je me souviens que ses élèves devaient passer devant ma pièce de travail pour accéder à l'escalier et au gymnase... Parfois, je r'lais... Parfois, je discutais, comme ça, sur rien et sur tout... Sur la danse.

Dix ans... Nous avions enfin quitté le Danemark, le 1er juillet 51 pour Nice et Menton, chez les beaux-parents, avec l'intention de s'installer quelques temps, histoire de voir venir: le bagne! L'enfer! La chiourme! Intenable, il a fallu partir, monter sur Paris... À Neuilly, accueillis chez Paul et Pascaline Marteau... Là, tout charmant... L'hospitalité... La bouffe... L'amitié... Au poil! Septembre, nous nous sommes installés à Meudon... Septembre 51, jusqu'à juillet 61, le 1er juillet... Voilà... Dix ans...

Mes chiens écumant vous effrayaient? Il est vrai qu'à chaque fois qu'on s'approchait de la grille, les cabots hurlaient à la damnation... Au pied! La chasse aux intrus ouverte à l'année... Les indésirables. Les vautours qui ne cessaient de tourner autour de ma carcasse observant le moindre de mes mouvements pour mieux me dépecer... Mais, il s'agissait de braves bêtes...Affectueuses, comme seules les bêtes peuvent l'être et elles n'auraient fait aucun mal aux enfants.

Mais vous, chère madame Desloups, votre charmante lettre m'intrigue... Que disait-on de moi, vos parents, leurs connaissances, les voisins?... Ils fredonnaient la romance à la mode? Céline, l'ogre de Meudon?... Le bouffeur de Juifs à la retraite? Le banni qui revient crever dans ses terres?... Le monstre assoiffé de sang terré à l'intérieur de son domaine rongeant sa haine et jetant son fiel sur des rames de papier? Comment une écolière pouvait comprendre tout ça?... Quels mystères merveilleux et effrayants!

Au plaisir, chère madame.

Louis-Ferdinand Céline