Barbarie |
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| Monsieur, Vous qui avez connu la grande vacherie de 1914 dans votre chair, vous, homme de la dénonciation de la société bien-pensante, j'aimerais vous soumettre quelque chose que je n'arrive pas ou plus à penser, c'est selon. Récemment au journal télévisé nous sont parvenus des images d'une barbarie inouïe au Sierra Leone. Un conflit qui perdure depuis 8 ans déjà, et qui semble s'arranger avec une paix bringuebalante avec le pouvoir en place et les rebelles. Ah! Ce qu'on ne ferait pas pour la paix! Ces images montraient des hommes, des femmes et des enfants entamés dans leur corps. Des amputés, des moignons de jambes et de bras et de mains et de pieds. Et cela ils sont des centaines et des centaines de gens à avoir vécu ces mutilations. L'horreur à son comble. Comment peut-on amputer des gens ainsi? Les empêcher de vivre: ne plus être capables de marcher, de toucher, de manger, de boire, de travailler, de caresser sa femme, de tenir son enfant, de jouer... Comment peut-on penser cela, il me semble que la barbarie est de l'ordre de l'impensable... On voyait aussi, comme supplément, d'autres, amputés à l'épaule ou au niveau du bassin. Vous voyez, ce que je veux dire: impossibilité d'avoir des prothèses. L'horreur aura-t-elle une fin un jour? Dans les années trente, juste un peu avant la prise du pouvoir par Hitler, il y avait eu une Rencontre Internationale à la Société des Nations, sur le thème de la guerre. Einstein et Freud y ont débattu. Einstein disait que la barbarie finirait avec les progrès de la civilisation, pour sa part Freud ne partageait pas cet optismisme; il soutenait plutôt que la barbarie était enracinée dans la culture et sans issue. Je crois que Freud avait raison. Face au Sierra Leone la communauté internationale a jugé ou statué - je ne sais trop - qu'il n'y aurait pas de poursuites pour crimes contre l'humanité. Pourquoi, monsieur, selon vous, considère-t-on que: «des moignons de nègres, c'est pas si grave, dans le fond à régler, on n'a qu'à envoyer un conteneur des prothèses; et pour les autres, qui n'en pourront point porter, on trouvera bien des 'mes charitables pour venir leur donner la becquée, en attendant....» En attente de votre verve, Hélène Bergeron |
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| Chère madame, Un cri et c'est dans la mare que vous le lancez... À nos tiges et ça éclabousse partout. Tache le costard et fout les j'tons. Dérange un peu, parce qu'ensuite y faut décrasser, fourbir, lessiver, gommer. Qui n'y paraisse plus... Un mauvais souvenir, quoi! Un autre. C'est rien Madame ça va passer. Tout y est dans votre complainte, l'impuissance, le dépit, l'aigreur le désenchantement et tout ça est la vérité stricte, rien à ajouter à votre tourment... Rien à faire, y a qu'à décrapouiller, s'en débarrasser pour se donner le sentiment que sous la chiure ça brille... C'est pas d'hier qui faut torcher ces horreurs, les rendre appréciables, nécessaires... Héroïques! ... Horreurs de 14 ou d'avant... 70. Puis Bonaparte et tous ces autres marioles attardés, polichinelles à plume, poudre de riz, perruques de mascarades et soutanes au cul à grands coups de goupillon... À la charge! Soldats... Pitreries, crevez pour la tribu... La cavalerie Madame! La lourde, 12e cuir, sabre au clair... Ça m'connaît... Ce que ça m'a donné... Putain! De tous les temps on nous tue, nous les moins que rien. Allez! Au casse-pipe nom de Dieu! Allez crever pour les idées, les principes, la philosophie... Lesquels? On en sait foutrement rien... Des millénaires, des siècles qu'ils cherchent, trifouillent dans tous les sens, hument et reniflent dans leur fiente... Forcément, y trouvent rien... Le grand mystère des idées et y en a qui cherchent encore. Fameux! Fabuleux! Je dis... Ignares et connards fariboles et sornettes, farandoles et boucherie... Elles s'arrêtent là, les idées... aux cervelles éclatées, yeux crevés et guibolles en charpies... Le reste, c'est du questionnement de bonnes femmes, des états d''mes et on s'en fout des bons sentiments! Nous la refusons tous l'horreur jusqu'au moment d'être dedans et là, crac! C'est la boum! La fête! Y en a des cents et des milles qui se pointent pour s'enfiler du boudin jusqu'à ras le bol... On se massacre pour un coup de gnôle et ceux qui gueulent, s'offusquent... Soit on les fusille pour les faire taire soit on les fout au trou pour les faire réfléchir... C'est selon. Voilà tout. Allez, qu'on se dit, ça finira bien un jour, demain? Sûrement! C'est la der des der, après y en aura plus c'est juré! Promis! Voilà le truc· On les écrase une fois pour toute, on les anéantit, on leur montre qui est le patron y finiront bien par comprendre nom de Dieu! Des salauds qui protestent, des endives qui veulent pas saisir que c'est nous les meilleurs... Tous ensembles à l'unisson, les rayer une dernière fois. Puis on ira en famille gambader dans les prés imbibés de sang en fredonnant et en regrettant les beaux jours, les amours perdues... Vous connaissez la rime? C'est toujours ce qu'ils nous racontent, à nous pauv cons qui disons oui en marchant au pas et en chiant dans not' froc. La guerre? Des souvenirs qu'on dorlote, des images de balade au champ d'honneur, la promenade du dimanche... Cimetière tout joli, des bancs pour la médite et des buissons pour la fornique... Du vide, rien que du mou, de la parade et du cinoche. Ce qu'on aime? C'est défiler la victoire aux lèvres, sereine, Champs-Élysées en cadence, la tête haute, le regard musclé... L'Arc de Triomphe, les belles dames en tenues, les beaux habits avec des pistons dedans, les coquelicots, les belles lumières, les discours, les harangues sur le devoir accompli. Le podium devant le soldat inconnu, lui dans son trou avec du marbre par-dessus pour pas qui sorte et sa flamme vacille, frissonne et se contorsionne de dégoût... Vous savez pourquoi, Madame, le soldat inconnu? Parce qu'il est anonyme, justement et que tout le monde s'en fout du soldat inconnu. Dans son trou, y dérange personne... Y a pas de famille, d'amis, de voisins le soldat inconnu, alors y en a pas un pour se préoccuper, demander pourquoi il est mort les boyaux en sac de noeuds... Personne... Y sauraient pas quoi répondre sur les raisons de crever dans un champ de choux-fleurs un matin brumeux de novembre? ...Mais allons donc, pour la liberté bande de têtards! Qui répondrait l'officiel d'opérette, le dignitaire furax dans son blindage d'apparat... Ça n'engage à rien le soldat inconnu, c'est rien. C'est l'amnésie. C'est toute la beauté de la guerre dans un seul macchab, les souffrances, la boue, les tranchés, les barrages d'artillerie qui dévastent, broient, éclatent... Tout ça dans un seul raidar inconnu et oublié qu'on ressort une fois l'an... Alors, plus d'horreur. Il n'y a que la beauté du devoir et la bonne conscience de s'être allongé pour la cause. Banal. C'est l'horreur raclée par les honneurs. Tiens! Le soldat inconnu! Pourquoi pas? Foutre! Allez, je tente le coup. Je lance. L'éditeur m'engueulera sûrement, de toutes manières il finira par m'asticoter tôt ou tard, c'est fatal. J'y échapperai pas, vous pouvez y compter. Alors, je fonce dans le tas: à quand le soldat inconnu sur Dialogue? ...Il en aurait des choses à dire, la guerre à raconter, la sienne! ... À 20 ans on te fout un calibre dans les mains... Droit devant, un champ de boue où les morts sortent de terre repoussés par la vermine, gavée la vermine au point de ne plus rien avaler... Y raconterait tout ça, ce qu'il a quitté, son quartier, le p'tit blanc au zinc avec les potes, sa fiancée pendue à son coup et comment elle chialait lorsque le train lui a enlevé son mec... Lui, y s'en foutait un peu, fanfaron, blagueur, bluffeur avec tous les autres, les conscrits de sa classe. Il gueulait comme s'il partait à la foire, la foraine... À capella les potes, ils hurlaient tous en mesure qu'ils boufferaient tous les boches de Verdun, de la Somme, de toutes les guerres, de Stalingrad jusqu'à Berlin à eux seuls... Lui gueulait encore plus fort que les autres, que jamais, il crèverait pour ça... C'est sûr! Y crèverait jamais! C'est pas possible de calancher ainsi, les autres peut-être mais pas lui... Puis, manque de bol, il raconterait comment il a passé l'arme à gauche, fauché par une rafale, la photo de sa fiancée sur le coeur, porte-bonheur taché de sang. Comment il a crevé, pulvérisé par un obus de 75, empalé par une baïonnette ou noyé dans une mer de boue et d'acier... Il en aurait des choses à raconter, le soldat inconnu... Demandez-lui et il vous la dira la guerre et l'effet que ça donne, le goût de crevure dans la gueule· Casser sa pipe à 20 ans quand on ne sait pas pourquoi on trépasse... J'aimerais bien le voir, moi, le soldat inconnu. Des questions, des cents et des milles· L'Afrique maintenant, j'y arrive. C'est ardu toute cette bafouille, mais après tout c'est de votre faute de toucher juste, sans le savoir. J'en connais un bout sur l'Afrique... La chaleur, l'humidité, le soleil, la flotte, les marécages, les moustiques, la solitude... Les colonies. La civilisation blanche qu'on est venu leur apporter en amitié, cadeau, gage de notre supériorité incontestable... Et regardez les maintenant, à la hauteur des maîtres y nous poursuivent et encore mieux y nous rattrapent en haine et en horreur... Et je suis raciste? Foutre de foutre de maquereau! Qu'a t'on fait de l'Afrique? On s'en fout de l'Afrique, qu'ils s'entretuent, s'égorgent, se mutilent, s'estropient, s'immolent, s'égayent avec leurs instincts et après, pour les calmer, on leur administrera la démocratie et les droits de l'homme comme punition. On leur fera des procès pour la façade, planter du topinambour et fabriquer des saloperies. Ils s'empoisonneront pour que l'occident se torche de sa laideur... Chiasse visqueuse du croupion de sa conscience. L'Afrique? Les chiottes de L'Europe, la décharge publique de L'Amérique... Rien d'autre! Là, vous me faites rigoler chère madame... Vous voulez me piéger? Einstein le pétard mouillé et Freud le mastroquet du divan? Là, on va encore m'accuser de chier dans les mains de l'humanité. Rien à faire, je vais m'emballer, raconter des vérités qu'on prendra pour des conneries. J'vois déjà le tableau, les protestations, les pétitions, les appels, résolutions, mises en demeure, Le Parquet, l'Assemblée. Qu'on le fasse taire cette charogne, d'où qui sort? ...Céline? Qu'on le refoute au trou et qu'on en parle plus! Alors j'dis rien... Je passe. Les enmerdes, ça m'connaît trop. Comme si je pouvais vous expliquer davantage, vous rassurer quant à l'avenir de l'humanité. Vous y croyez encore? Alors, c'est tant pis pour vous. À quoi ça sert? Je le redis, je vivrais mille ans juste pour le plaisir de la voir crever, l'humanité. Louis-Ferdinand Céline |