Bagatelle pour un massacre
       

       
         
         

Bérénice Terrier

      Dis-moi Céline, les années ont passé, regrettes-tu aujourd'hui d'avoir écrit Bagatelle pour un massacre?

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Chère madame, (?)

Bagatelles? ... Vous avez lu? Toutes les grosses tétères en bandent de Bagatelles, des lustres qu'ils le forniquent d'avant et derrière... S'en jutent. En bavent, en déchargent à l'unisson d'épaisses giclées de pustules et en remettent pour l'hygiène, morale sacrée de l'entourle, une orgie d'enflures au boxon de la vertu. Des étagères d'études sur Bagatelles... Énormes les analyses, lourdes et épaisses comme ça. Ils nous les jaculent année après année et c'est même pas eux qui défraient... C'est d'autres qui allongent le pèze pour tout savoir, comprendre la débauche par l'intérieur, Ministères, octrois, dons, subsides pour reluire au bobinard, c'est gratos! Faut en profiter, c'est le populo qui offre, tournée générale pour les démagos... Céline? C'est la jouvencelle, la petite catiche qui encaisse, se tape en silence le régiment de jean foutre sans une plainte, soupir, larme... Sans saisir d'où vient cet acharnement, toute cette haine qui s'agrippe, colle, se cramponne pendant que les autres, les vrais coupables se retrouvent peinards au Panthéon de la République... Et faudrait en plus les honorer, les féliciter de m'ouvrir les perspectives, vous vous foutez de ma gueule?

Bagatelles, en vérité? Des lunes que personne ne l'a visé ce bouquin, mystère, secret, prodige, disparu et envolé... La quête du Graal, Eldorado, Ali baba... La proie des spécialistes, connaisseurs aux aguets, les chiens renifleurs sur les quais, à prix d'or qu'on se l'arrache le Bagatelles... Oeuvre du délire, de la folie et de la démesure, mais oeuvre d'art quand même, Foutre! ... Mais encore là, c'est pas sûr qu'ils vont le lire, Non! Les pignoufs, ça ne les intéresse pas le dedans, ils en ont rien à blairer du style, l'essentiel c'est son état, l'édition numérotée, la dédicace, le papier vélin, la reliure à dorure, le cuir maroquin, sa valeur quoi! La cote, le marché, la rareté, la plus value... Jusqu'à l'hôtel Drouot, ils accourront, ramperont, larves gémissantes devant la putride. L'enlever sur la gueule, au premier coup de maillet et même pas l'entrouvrir pour voir une phrase, un peu l'horreur, la dégueulasserie. Ça excite les saloperies! Même pas, ça l'abîmerait. Alors rapido le planquer. À l'abri mon trésor, dans un coffre d'acier, une voûte de velours, le contrôle des intempéries, du climat, l'humidité, la sécheresse, les champignons. Chiens enragés, miradors et barbelés tout autour en attendent tranquillos qu'il se transforme en or... À quoi bon le lire puisque c'est tout décidé... C'est une pourriture ce bouquin, mais en or cette merde!

Interdit, censuré, biffé et depuis, vomi, déjecté, gerbé, impubliable mon Bagatelles et allez savoir pourquoi? Fabuleux richards, ils se sont engraissés sous l'occupation en collaborant avec le nazi, en bouffant du Juif à l'apéro et maintenant ils jouent les étroites, vierges offensées pour un malheureux livre. Et je dois m'en excuser. Allons donc! Vous avez toutes les audaces... Ils se sont excusés eux? Les marchands, les fournisseurs de la machine allemande, les constructeurs, les défenseurs, le Mur de l'Atlantique, l'industrie lourde et le marché noir... Allez voir d'où qui viennent les fortunes des libérateurs et on verra si je dois regretter à genoux en avouant que j'en suis la cause.

On me pille, on m'extrait la chair du bide et je dois jouir? On le guette comme un Goncourt mon Bagatelles et moi qui en verrai jamais la couleur de tous ces sacs qu'on donne pour. Des caisses que j'aurais dû détourner mine de rien, entreposer dans ma cave et les écouler au compte goutte, millionnaire je serais devenu, incognito et sans l'aide de personne. Pas un ne m'aurait engueulé pour si peu, félicité plutôt. C'est légal le commerce, encouragé même, les marchands de mort aussi c'est bien vu, les devises, les dollars, le surplus, les famines organisées, l'économie, c'est bien vu tout ça, les usines de guerre, de chimique et même l'atome, tous à la fête nom de Dieu! On s'en met plein les poches et on rigole en causant moralité. Alors, d'après vous, qui c'est l'plus salaud? Je vous l'demande!

Alors, quand je regarde tout ça, le passé, l'avenir, le présent... Rien à regretter, foutre non! À me reprocher? Absolument rien! Jamais collaboré, ils me détestaient les nazis, interdisaient mes livres pourtant antisémites... N'ai jamais été facho! Jamais coco! Anar! Socialo! Gaulliste! Jésuite! Dominicain! Ni chemise, brune, ni chemise noire, ni soutane... Seulement un sarrau blanc, petit médecin de banlieue, Clichy, ancien combattant aussi, blessé de guerre, invalide à 75%, décoré, exilé et banni. La seule chose que je regrette, c'est d'avoir voulu protéger la France, servir en tortillant un moyen d'éviter la guerre, la catastrophe, la foire, la boucherie... Je le regrette parce que j'ai eu un tas d'ennuis avec tout ça... La haine, la prison, la censure, le procès et l'exil intérieur. J'ai tout perdu, ma santé, mes manuscrits, ma liberté, mais pour eux, tout ça est foutaise et pleurnicheries inutiles.

Qu'en savent-ils? C'est eux la haine, chacals, vautours, condors, détrousseurs, larrons et pillards qui s'acharnent sur ma carcasse... La France a toujours besoin d'un bouc-émissaire, y refusent Vichy les franchouillards, y veulent pas voir qu'ils étaient tous des salauds, pleutres sans exceptions, que c'est dans leur nature de se dénicher un mac, de s'aplavantrir, de ramper, ramasser les miettes et lécher les bottes selon le vent qui souffle... Hier c'était le Romain, le Normand, l'Anglo, le Pape, la monarchie, la Révolution, l'Empire, la République, le Yvan, le Boche, le Soviet, aujourd'hui c'est le Ricain et demain le Bridé. Y veulent pas voir la vérité, ils ont seulement besoin de faiblards pour s'affranchir de leur mollesse, gras du bide, pinard, cassoulet et Camembert... Vous cherchez quelqu'un à détester vous aussi? Vous déculpabiliser? Facile! Céline est là, sans défense, invalide, malade, amoindri. Je n'y peux rien pour empêcher tout ça et vous non plus n'y pouvez rien, mais ne vous faite pas de bile, c'est trop tard pour moi, beaucoup trop tard, d'ailleurs je m'en torche de tous leurs mensonges.

Céline