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Un petit problème de logique |
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Chère Cassandre, Voici, je vous respecte
immensément, mais j'ai un petit problème de logique à vous soumettre. Vous
vous êtes retrouvée avec un don de divination corrompu par le sort que vous
ne seriez crue de personne. Et la situation s'est étalée pendant de longues
années, au moins pendant les dix ans de la guerre de Troie. On peut donc imaginer que vos
premières prédictions se sont réalisées très longtemps avant que vous ne vous
esquintiez à prédire les dernières. Mais ça se passait comment alors? Vos
pairs oubliaient-ils que vous l'aviez prédit, ou ne s'apercevaient-ils pas
que c'était arrivé ou quoi? La crédibilité de vos premières prédictions,
toutes survenues, n'avait donc eu aucun impact pour assurer celle des
dernières, les plus cruciales pour Troie? Dans un tel cas, vous n'étiez pas
la seule ensorcelée! Votre entourage l'était aussi, à un niveau inimaginable! Pardonnez-moi ces basses
ratiocinations sur votre mystère, mais j'en rêve depuis des années. Vous êtes
une des grandes fascinations de ma vie. Eloi Morin |
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Paix dans ta demeure Eloi
Morin! Il est effectivement vrai
qu’Apollon m’a punie en me discréditant. Par contre, ce fut une bien piètre
punition, et il ne pouvait l’ignorer, puisque mon peuple ne m’avait jamais
vraiment cru. Partout, dans les rues de la ville, dans la maison royale de
mon père, on me surnommait Cassandre, prophétesse de malheur. Tu sais, les
Troyens étaient des êtres fiers, confiants dans la puissance de leur cité.
Avaient-ils oublié les prémisses de la création de notre ville et tous ces
règnes ensanglantés? Apparemment. La toute première fois que
j’eus une vision, je n’étais qu’une enfant et déjà la menace grecque se
profilait à l’horizon. En fait, dès l’instant où mon frère Alexandre a été
recueilli par le berger Agélaüs, le sort de notre belle cité fut scellé:
Troie périrait. Tu me demandes comment il se
fait que lorsque mes premières prédictions se furent concrétisées,
c’est-à-dire lorsque l’immense flotte ennemie eut envahi notre port, les
Troyens ne m’ont pas prise au sérieux? Tu vas rire, mais ils ont pensé que
tout était de ma faute, que j’avais attiré ces malheurs en les prophétisant.
Comme si de prédire un événement pouvait le provoquer! J’imagine que du futur
où tu m’écris, de telles aberrations n’ont plus court. Si je ne fus pas
lapidée sur la place publique, c’est parce que j’étais la fille de mon père
et de ma mère et… que mon beau visage attirait les alliés. Je me rappelle un jour, où toute
jeune, je regardais mes frères s’entraîner aux armes. Je n’avais bien entendu
pas le droit d’être présente, mais le quartier des femmes m’ennuyait à
mourir! J’eus la vision de mon frère Hector blessé mortellement à la tête. Je
criai, il se tourna vers moi et reçus le coup sur l’épaule, ce qui ne le
blessa que légèrement. Aussitôt, je fus accusée d’avoir provoqué l’accident
en déconcentrant Hector. Seule moi savait que mon cri lui avait évité le
pire, mais au yeux de tous, j’étais coupable. Les vieilles femmes de la
basse ville me croyaient, contrairement à tous les autres. Sans leur support,
je crois que je me serais jetée en bas des remparts plus d’une fois. D’autres
aussi me croyaient, les prêtresses et prêtres du temple. Après ma disgrâce
publique, ils n’osèrent plus trop me soutenir, mais dans leur regard je
voyais la compassion et aussi la frayeur: ils connaissaient eux aussi notre
destinée. Mais lorsque le roi demande des oracles favorables, les oracles
doivent être favorables. Après tout, ils avaient
peut-être raison… Vaut-il mieux se berner et avoir le cœur léger ou être
lucide et avoir le cœur lourd? Je ne sais plus… Je dois interrompre ma
missive. Voici que vient une fille de Clytemnestre, Électre. Elle cherche à
connaître la destinée de son petit frère Oreste et ne veut pas croire que le
don m’a abandonné. Je plains cette maison, cette femme, ce pauvre monde. Que la Grande Mère te protège! Cassandre, née Alexandra |
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Je comprends parfaitement.
C'est limpide. Je suis en fait bien sot de n'y avoir pas pensé. Pauvre
princesse troyenne, dans votre altière mansuétude, je vous prie de ne pas
trop surestimer la rationalité de mon temps. De nos jours la pulsion de
vindicte que vous décrivez si bien existe encore. On appelle cela: «tirer sur
le messager» et quiconque a le courage de signaler les mauvaises nouvelles,
prospectives ou actuelles, subit ce cruel sévisse à un moment ou à un autre. Mais, si vous me permettez, je
voudrais généraliser mon petit problème de logique dans une autre direction.
On rapporte que vous aviez un frère jumeau nommé Helenos qui, lui, avait le
même don prospectif que vous mais ne se faisait pas enquiquiner à cause de
quelque sort apollinien. Comment, en constatant que vos discours prophétiques
étaient identiques, ou, pire, comment en l'écoutant même sans vous écouter,
les Troyens n'ont-il pas fini par voir clair? Eloi Morin |
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Ami, Hélénos n’était pas mon frère
jumeau, il était mon cadet de deux années. Alexandre, ou Pâris du nom que lui
avait donné son père adoptif, fut conçu en même temps que moi. Nous avons
partagé le ventre de notre mère, mais nos vies furent aussi éloignées que
celle du loup et de la brebis. Pourtant, nous avons partagé la même destinée:
lui de provoquer la destruction de notre cité et moi de la prédire en vain. Mes rapports avec Hélénos
furent relativement bons, mais je dois avouer que j’ai entretenu un peu de
ressentiment à son égard. Il était homme et moi femme. Les Troyens
entretenaient beaucoup le culte de l’homme, aussi ironique que cela puisse
paraître. Comment peut-on donner plus d’importance à l’homme, alors qu’il ne
peut concevoir la vie? Quoi qu’il en soit, Hélénos s’est toujours gardé de
brandir l’horrible vérité, était-ce parce qu’il ne la voyait pas –nous
n’avons jamais vraiment discuté à ce sujet– ou parce qu’il avait compris que
pour son avantage, il devait se tenir dans la faveur du roi et du peuple?
Bien sûr, il a conseillé mon frère Hector, commandant de l’armée troyenne,
lui évitant ici et là quelques dangers, mais jamais il n’a prophétisé la
destruction de la cité. Hélénos a survécu à la prise
d’Ilion la Sainte. Le bouillant Néoptolème, fils d’Achille, l’a pris avec
lui, ainsi que la douce Andromaque, et ils sont partis en Épire, si je ne me
trompe. Je ressens beaucoup de joie à la pensée de le savoir sain et sauf, et
en compagnie de la femme qu’il a toujours aimée, voire vénérée. J’espère
qu’il aura su la protéger, car Andromaque a énormément souffert, elle qui
portait son coeur sur la main. Comprends, Éloi Morin, que les
Troyens ne pouvaient voir clair, car ils ne le voulaient pas, éblouis qu’ils
étaient par l’illusion de leur grandeur! Hélénos n’a fait qu’entretenir cette
illusion. Cassandre, née Alexandra |
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Je comprends parfaitement et
imagine clairement le topo. Constatant que vous trinquez, Hélénos la boucle.
Et vous voilà tous: vous sincère, d'un côté, lui politique, de l'autre, et
personne pour empêcher le navire de la cité de voguer sur son volcan... Grand merci de ces utiles
éclaircissements et mes respects, Cassandre, fille de Priam. Eloi Morin |
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La volonté de Zeus
s'accomplissait... Cassandre, née Alexandra |