Hermione
écrit à

   

Cassandre
Cassandre

     
   

Hélène

   

Il est incroyable de penser que je daigne m'adresser à vous, ennemie héréditaire de mon peuple, mais c'est pourtant seulement auprès d'une Troyenne que je pourrai trouver réponse à mon questionnement.

Je suppose que vous ne connaissiez pas mon histoire. Pourquoi une esclave comme vous s'intéresserait-elle à une princesse issue du peuple qui vous a humilié? 

Je suis fille du grand roi Ménélas et d'Hélène de Sparte; mon enfance de princesse ne vous concerne point et il se peut qu'elle ait ressemblé à la vôtre. Elle a toutefois été heureuse avant qu'un Troyen fasse son apparition dans ma vie et qu'il fasse perdre à ma mère toute raison et bon sens. La suite de cet épisode malheureux, vous l'avez vécue alors que je ne dispose que des maigres informations tirées de la bouche des soldats qui rentrèrent de Troie. Pourtant j'aimerais mieux connaître la vie de cette femme qui fut jadis ma mère et qui a réussi à ranger mon père de son côté et à le reconquérir, alors qu'elle conserve avec moi une grande distance. Elle m'a privée, par son égoïsme, de l'amour maternel dont j'avais besoin en cette époque troublée où elle suivit votre frère, et j'en garde, inutile de vous le cacher, un sentiment amer de rancœur.

Un sentiment qu'il vous serait facile d'atténuer si vous me révéliez que la vie de ma mère, dans votre cité déchue, n'eut rien d'enviable.  Personne, parmi votre famille ou le peuple troyen, n'a-t-il maudit la belle Hélène? Votre cité a-t-elle bien vécu l'arrivée de cette étrangère qui sera le motif de dix ans de conflits? Vous-même, Cassandre, n'avez-vous pas maudit la cause de la perte de vos frères?

J'ai peine à croire que ce sont les dieux qui sont à l'origine de cette guerre et du destin funeste de Troie: ma mère est entièrement coupable et je crains que dans ce choix de suivre Pâris elle n'ait été que seule maîtresse de son destin.

Je connais bien peu de choses sur ce qu'a pu être votre vie, et à vrai dire je ne m'en soucie peu tant qu'elle ne croise pas la mienne. Votre nom est présenté avec un sourire moqueur parmi les Spartiates et est souvent accompagné de celui d'Hélénos,votre frère jumeau me semble t-il; c'est lui qui aurait inspiré l'idée du cheval de Troie à notre armée. Ce qui me laisse, il faut vous le dire, une piètre idée du courage des Troyens. Cette rumeur est-t-elle vraie?

On vous dit d'une grande beauté, et si mon oncle vous a trouvé quelque charme je veux bien le croire. On dit aussi que vous êtes prise de folie, mais ma cousine m'assure que non. Je dois vous avouer que l'aversion que porte Électre à sa mère et l'amitié qu'elle témoigne à tout être s'opposant à Clytemnestre me fait douter de ses paroles.

Je vous prie de me répondre, il en est de votre intérêt. Je connais une personne qui pourrais vous sortir de cette prison dorée, mais je ne peux vous en dire plus dans cette lettre, elle pourrait tomber entre de mauvaises mains. Vous pourrez remettre votre réponse à Électre qui vous a transmis cette lettre.

Sur ce, je vous salue, Alexandra de Troie, que les dieux ne vous réservent pas un trop sombre destin.

Hermione de Sparte



Très chère enfant,

J’entends ta douleur -elle est terrible- et mon cœur ne peut qu’y être sensible. Je pourrais te dire sur ta mère tout ce que je sais, mais je crains que mes paroles ne te soient d’aucun réconfort. Je connais ton histoire. Tu as été privée d’une mère très jeune et cette expérience douloureuse te mènera à haïr bien d’autres femmes trop belles, des femmes qui attireront loin de toi ceux que tu aimes.

Ta mère était de ces femmes que tout le monde aime, mais cela tu le sais. Tu le sais, tu ne veux pas l’entendre une fois de plus et tu te dis que moi, j’aurai assurément des mots acerbes en réserve à son endroit. Tu crois peut-être que les passants lui jetaient des ordures à la figure? Non, ils l’aimaient. Le peuple troyen adorait Hélène et moi aussi. Elle était douce, aimable et serviable. J’étais contre sa présence entre nos murs, je savais ce qui en découlerait, mais je ne pouvais pas la haïr, comme je n’ai jamais haï mon peuple qui refusait d’écouter mes visions. Si c’est de la haine que tu cherches, tu as frappé à la mauvaise porte. 

Mon frère jumeau n’est pas Hélénos, mais Alexandre, celui-là même qui a fait ton malheur, le mien et celui de tant d’autres. Hélénos était comme moi prêtre d’Apollon. Il n’a pas inventé le cheval de Troie, mais après la prise de la cité, il s’est vendu à Néoptolème l’Éacide pour échapper à la mort. Il a baisé les mains de celui qui venait d’égorger sa sœur, en le suppliant de lui garder la vie sauve. Inutile de te dire que je trouve cette attitude peu honorable et que moi-même je suis prête à affronter la mort, si on veut bien me l’accorder, mais ta tante me garde prisonnière et refuse de m’exécuter.

Pour ce qui est de ta cousine Électre, elle est venue me trouver il y a peu de temps et je l’ai trouvée fort aimable. Elle cherchait des réponses concernant son jeune frère. Ensuite, plus rien. Les esclaves murmurent qu’elle est partie vers le Nord. Mais les esclaves ne font que cela, murmurer, et parmi les murmures, seuls ceux des dieux dévoilent la vérité.

Essaie de trouver un peu de paix, Hermione!

Cassandre, née Alexandra