Hécube
       

       
         
         

Sallia

      Salut à toi Cassandre!

Excuse-moi de te questionner à nouveau, mais j'ai lu dans une de tes lettres que tu t'affligeais de l'inscription faite par les Grecs sur le tombeau de ta mère: «Le Repos de la Chienne». Sans vouloir défendre tes ennemis, n'ont-ils pas agi ainsi parce qu'elle s'était transformée en chienne peu avant sa mort?

Merci de bien vouloir m'éclairer à ce sujet,

Sallia

 

       
         

Cassandre

      Paix avec toi Sallia!

Te raconter toute la vie de ma mère me prendrait beaucoup trop de temps, mais la réduire au détail me semble aussi indigne de sa mémoire. Je dirai simplement qu'Hécube, reine de Troie et fille du grand Cissée, roi de Thrace, fut celle qui mena les Troyens dans la prospérité, jusqu'au jour où la rumeur de la guerre vint effleurer nos murs et que mon père se mit dans la tête de jouer au roi.

Une des raisons qu'ont les Grecs de nous appeler barbares est que dans notre royaume, le roi a toujours de nombreuses femmes et concubines. Si, dans les maisons royales de l'autre coté de la mer Égée, les princes en font tout autant, cette pratique n'est pas comme chez nous affichée au regard de tous. Certains hommes préfèrent mettre la lumière sur l'hypocrisie plutôt que sur le vice. Et si tu veux mon avis, plus leur définition du vice est vaste, plus les mensonges le sont aussi. Tout cela pour te dire que les fils de Priam étaient nombreux comme les têtes d'un troupeau. Tous ces enfants issus de la semence de mon père ne venaient pas tous du ventre de ma mère. Certes les plus favorisés l'étaient. Les Grecs se sont moqués de cette florissante progéniture, disant que la reine de Troie était une chienne pour avoir accouché d'une si nombreuse descendance.

Après la prise de Troie, lorsque ma mère découvrit son fils Polydore mort sur la côte de Thrace où elle le croyait à l'abri du danger, elle assassina le roi Polymestor pour venger son enfant. Les Grecs, pour se moquer d'elle à nouveau, jurèrent l'avoir entendu japper et grogner et elle fut mise à mort comme une simple chienne enragée. Et voici l'histoire du tombeau de ma mère. Hécube ne s'est jamais métamorphosée en chienne, ce sont les Grecs qui l'ont fait.

À la gloire du règne de la Vérité!

Cassandre, née Alexandra
         
         

Sallia

      Salut Cassandre!

Ta réponse a suscité quelques surprises pour moi. Premièrement, tu laisses entendre que ta mère aurait été celle qui dirigeait Troie, explique-moi.
Deuxièmement, en quoi la prodigieuse progéniture aurait-elle pu être une source de plaisanterie? Avoir de nombreux fils, pour les hommes, n'a-t-il pas toujours été une fierté plutôt qu'une honte?

Finalement, je me demandais si tu pouvais me parler un peu de l'histoire de Polydore; elle m'échappe et j'aimerais mieux l'entendre de ta bouche.

Ton amie toujours, Sallia

 

       
         

Cassandre

      Sallia,

Avant la guerre, la reine, ma mère, régnait sur Troie avec une main de fer. Rien n’échappait à sa poigne solide. Mon père, lui, se contentait de porter le sceptre, de festoyer avec les invités et d’avoir l’air de commander. Il disait que l’aisance dans le pouvoir d’Hécube lui venait de son père, le grand Cissée, roi de Thrace, et qu’une telle femme ne pouvait être reléguée à filer toute la journée. De son père, ma mère avait hérité le caractère impitoyable et la sagesse pratique des grands chefs. Elle disait au roi: «Priam, le roi de Lydie demande à être reçu. Accueille-le avec faste et réduit le tribut des marchands de terre Lydiens.» Et mon père recevait le roi de Lydie et faisait comme sa femme lui disait. Le royaume de la Troade prospérait rapidement; n’étions-nous point le portail donnant accès au Pont-Euxin? Notre royaume croulait sous l’or, le blé, les chevaux et le bétail, de riches temples s’élevaient dans la haute ville, des commerces florissants parsemaient les rues pavées de la cité et le peuple acclamait le roi avec des fleurs et des chansons. Avec le siège de Troie, la reine fut gentiment écartée, la guerre étant une occupation d’hommes. Mon père Priam se dressa soudainement face aux Anciens, pauvres vieillards habitués aux fastes et aux jeux habituels, et plaça mon frère Hector à la tête de l’armée. N’as-tu jamais trouvé étrange qu’une cité si prospère et avisée puisse commettre des erreurs aussi ridicules que celles qui ont entraîné à la chute Troie la bien située et la bien bâtie? Si je ne dis pas la vérité, je veux bien que la colère des dieux s’abatte sur moi; je ne crains rien.

Tu sais, si les nombreux fils de mon père n’avaient pas presque tous jonchés la plaine ou les fonds du Scamandre, ils n’auraient probablement pas été une source de plaisanterie comme ils l’ont été. Lorsqu’un père n’a pas assez de cinquante fils pour le défendre, les hommes se moquent de lui. C’est comme cela.

Polydore était mon jeune frère. Le plus jeune après l’infortuné Troïlos. Dès que les rumeurs de la guerre se firent plus réelles, ma mère envoya Polydore à la cour du roi Polymestor avec un immense trésor. Surpassant mon père en sagesse, elle prévoyait le pire. Mais la malchance s’abattant sur notre maison, Polymestor en profita pour assassiner mon frère et s’emparer de nos richesses. Ma mère découvrit le forfait alors qu’elle longeait la côte de Thrace à bord du navire d’Ulysse. Elle se vengea en attirant le roi dans sa tente. Polymestor s’enivra, et ma mère en profita pour l’immobiliser, lui voler ses armes et le mutiler à mort. C’est pour ce crime qu’elle fut égorgée par les Grecs.

Cassandre, née Alexandra