Être aimée d'un dieu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isabelle Cohen

 

 

 

Bonjour Cassandre et bon courage, vous avez été aimée d'un dieu de l'Olympe qu'on disait beau, fort, fier et flamboyant. Il vous a fait la cour, vous a donné un cadeau magnifique: le don de divination. Je suppose que vous avez dû être un petit peu séduite au début... normal (je vous en supplie, corrigez-moi si je dis des sottises). Et puis, d'une façon ou d'une autre, ça s'est mis à clocher. Vous vous êtes refusée à lui et sa vengeance a été terrible pour vous, pour votre peuple et pour bien des Achéens aussi.

 

Franchement, permettez-moi de me vider le coeur: ça me révolte, cette affaire. Que s'est-il donc passé pour que vos sentiments pour Apollon s'inversent si abruptement? Je ne peux pas me sortir de la tête qu'il a dû vous brutaliser et j'en frémis de colère et de révolte. Qu'en est-il? Moi qui ai toujours cru qu'être aimée d'un dieu, ce serait marrant... plus marrant en tout cas que d'être aimée d'un homme! Pourriez vous m'expliquer ce qui a fait que, pour vous, ça ne l'a pas été du tout?

 

Grand merci et mes respects,

 

Isabelle Cohen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cassandre

 

 

 

Amie Isabelle,

 

Je n'irais pas jusqu'à qualifier tes mots de sottises, mais tu présumes de sentiments qui ne furent pas les miens. J'ai aimé Apollon, mais d'un amour que porte une mortelle à un Immortel. L'amour d'une prêtresse pour son dieu.

 

Je sais que de nombreuses prêtresses rêvaient la nuit en souhaitant la visite du jeune et bel Apollon, mais pas moi. Je ne voulais que servir mon dieu et mon peuple. C'est-à-dire entretenir le culte divin –indispensable pour une cité si elle ne veut pas subir les tourments des dieux– servir le peuple en tant que consultante et offrir mon corps en réceptacle à la connaissance de l'avenir, science qu'offre Apollon à tous ses serviteurs lors de l'initiation. Je n'ai rien reçu que nul autre dans ma position n'ait reçu. En échange de ce don de mon âme, on me réclamerait encore plus? Le don de mon corps? Jamais! Tout cela me rappelait trop l'époque où je commençais à entendre les rumeurs de mon passage dans le monde des femmes. Quelque alliance par ici, quelque bénéfice commercial par-là. Je n'ai jamais supporté de me voir ainsi offerte comme une marchandise. Je suis devenue prêtresse pour éviter qu'un homme s'approprie tout mon être, allais-je l'endurer, même d'un dieu?

 

Et ce dieu que j'ai servi si longtemps, je le connais bien. Beau, jeune et civilisé, il n'en est pas moins impulsif, jaloux et volage. Crois-moi, Isabelle, je savais ce que je faisais. N'oublie pas que je suis aussi fille de la Mère. Gaia n'a pas hésité à supprimer son époux et il était maître de l'univers!

 

Une chose toutefois: Apollon n'a pas été source de mal pour les Troyens. Au contraire, il s'est toujours porté au devant des combats, guidant les flèches de nos archers, dont celle qui tua Achille, déposant en leur coeur l'étincelle de vigueur, harcelant les odieux de nos ennemis. Non, vraiment, il fut parfait en tout point. Et pourtant, il avait tous les droits d'en vouloir à notre cité après l'affront de Laomédon.

 

Pour ce qui est des Achéens, ne t'inquiète pas trop pour eux, ils s'en sont assez bien tirés… jusqu'à un certain point. C'est une chose que de piller une cité et de profaner des temples, cela en est une autre de s'en retourner indemne pour clamer sa victoire.

 

Ta chaleur me touche et je sens bien ton émotion. Ne pleure pas sur mon sort et ne ressens pas de colère. Je n'ai plus aucun ennemi, rien ne sert de haïr ceux du passé.

 

Ce que je veux que tu comprennes bien, c'est que mes sentiments envers Apollon n'ont jamais changé. Je l'ai toujours vénéré de la même manière. J'imagine qu'il a dû ressentir beaucoup de haine à mon égard pour l'avoir ainsi refusé –même si je n'étais pas la première– mais quant à moi, mon coeur est resté le même.

 

Au règne de la Vérité!

 

Cassandre, née Alexandra

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isabelle Cohen

 

 

 

Bon, il ne vous a pas brutalisée au moins. Sincèrement et du fond du coeur, ça me rassure et me soulage que tout se soit en fait joué au niveau d'un débat de culte. Évidemment, je suis une athée issue d'une culture monothéiste à divinité intemporelle. Ça me rend les interactions avec des dieux virils, sémillants et anthropomorphes comme les vôtres un peu mystérieuses. Vous m'aidez à comprendre qu'anthropomorphe ou pas, Apollon est toujours un dieu, ce qui engage, notamment en son temple, des obligations de respect mutuel dont vous exposez fort clairement la nature.

 

Ma rage et ma solidarité de femme se reportent donc sur ce porc d'Ajax et sur cet abuseur perpétuel d'Agamemnon. Eux, ils ont bien mérité leur sort et que le diable les emporte. Je les hais pour ce qu'ils vous ont fait à un niveau indescriptible et je comprends profondément ce que vous avez souffert de par eux...

 

Ceci dit, votre surnom «Cassandre» signifie bien «celle qui entourloupe les hommes». La légende, transmise comme souvent par des canaux masculins, vous accuse d'avoir entourloupé Apollon pour lui soutirer ce fameux don de divination. Vous démontrez bien que vous n'avez en somme fait que votre devoir de prêtresse. D'où vous vient donc alors un surnom si léger, si frivole, vous si droite et si sérieuse?

 

Merci de m'aider dans cette recherche pour me comprendre en vous.

 

Isabelle Cohen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cassandre

 

 

 

Tu me fais peur et je relis sans cesse tes paroles, car n'ayant appris que tard dans ma vie l'art de comprendre les signes gravés sur l'argile, je pourrais faire erreur. As-tu bien dit que tu ne croyais en aucun dieu, bien qu'issue d'un peuple qui n'en vénère qu'un seul? Je ne peux croire pareille aberration! Vous devez être assaillis de toutes sortes de maux pour une telle injure faite aux dieux! Sincèrement, si cela est vrai, je te plains plus que cette pauvre Clytemnestre, déchirée entre la volonté inébranlable de surpasser son enveloppe féminine et le joug de la passion sous lequel la tient son amant.

 

Ajax est un chien, assurément. Mais il a payé son impiété et ses descendants porteront sa malédiction pendant mille ans. Largement de quoi rétablir son honneur… dans mille ans du moins. D'ici là, je lui souhaite le plus cruel des châtiments dans le séjour des morts. Mais dis-moi, qui est ce diable que tu invoques ainsi?

 

Quant à Agamemnon, il m'a emportée comme on emporte une captive de guerre. Je ne peux pas vraiment le blâmer, n'étais-je pas devenue esclave avec la prise de Troie? De toute façon, il a payé ses crimes de retour dans son royaume. Il a vécu juste assez de temps pour subir tout le poids de la trahison de ses proches, mais pas assez pour savoir si son fils légitime unique survivrait à ce massacre. Je le plains plus que je ne lui en veux. Mais ne me méprends pas, je n'ai pas voulu suivre Agamemnon et je fus fort contrariée de devenir l'objet de son plaisir et la mère de ses enfants.

 

Je ne sais d'où te vient cette idée que mon nom signifie «celle qui entourloupe les hommes», mais c'est complètement erroné. Mon nom de naissance –donné par mon père Priam- est Alexandra, tandis que Cassandre est le petit nom que m'a donné ma mère lorsqu'elle m'a tenu dans ses bras et qu'un serviteur filait déjà dans la nuit pour abandonner mon jumeau sur le mont Ida. Si je me rappelle bien, Cassandre était le nom d'une amie d'enfance de ma mère. Il provient donc de Thrace, dont je n'ai pas le plaisir de connaître le dialecte. Il serait absurde de vouloir lui donner une origine grecque.

 

Que les dieux se penchent sur toi!

 

Cassandre, née Alexandra

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isabelle Cohen

 

 

 

Vous me rassurez sur le nom Cassandre. Je le trouve superbe, divin. Si je ne m’étais pas appelée Isabelle, j’aurais vraiment voulu m’appeler Cassandre. L’étymologie m’enquiquinait suprêmement et vous venez de la chiquenauder comme une vilaine poussière sur un cristal pur. Merci.

 

Je ne crois donc ni à dieu ni à diable (le diable étant en fait le pendant maléfique du dieu bénéfique des monothéismes) et j’ai utilisé maladroitement et sottement une expression idiomatique archaïque qui veut simplement dire que je souhaite du mal à Ajax et que je le déteste.

 

Bon... je ne veux pas vous agresser dans vos croyances, Cassandre. Je trouve simplement que vous avez payé bien cher le fait d’avoir été la prêtresse d’un dieu qui a exigé votre corps quand vous lui aviez voué votre âme et qui n’a même pas été foutu de sauver le peuple qui lui avait servi tant de libations et sacrifié tant de ses filles.

 

Cela est, dans ma sensibilité survoltée dans son athéisme, une preuve de plus que les dieux ne sont rien. Mais, comme je vous dis, je ne veux pas débattre de cela avec vous. Je vous parle ainsi de façon débridée et hoqueteuse et je voudrais simplement que vous dégagiez de tout ce que je vous débite en ce moment une chose: je vous aime de tout mon coeur. Votre quête douloureuse signifie énormément pour moi,

 

Merci pour tout, Cassandre, fille d’Hécube.

 

Isabelle Cohen