Votre carrière
       
       
         
         

olivier.thirion@club-internet.fr

      Cher maître,

Dans votre carrière votre nom ne fut-il pas à un moment donné un obstacle dans l'élaboration d'une relation autre que purement litteraire ?

 

       
         

Truman Capote

      Cher Olivier,

Je suis très honoré de votre «Cher maître»!

Si j'avais pu inspirer ne serait-ce qu'un seul écrivain, j'en serais plus qu'heureux. Laisser une trace indélébile dans l'histoire, quel honneur...

Votre question m'intrigue... Mon nom a-t-il pu être un obstacle à une relation autre que purement littéraire? Charnelle, voulez-vous dire? Ah!, effectivement, j'ai eu au nombre de mes amants fidèles -ceux dont le prénom est resté gravé dans ma mémoire, j'entends- des génies de la littérature, mais aussi des cancres éhontés, incapables d'aligner deux mots sans faire dix fautes d'anglais. De ces derniers je ne parlerai pas, je n'étais qu'un faire-valoir pour qu'ils puissent se goinfrer de coke, de champagne et de petits-fours lors des réceptions mondaines. Quant aux écrivains... ont-ils vu en moi un rival, un nabot génial capable de les coiffer au poteau? Oui, certains m'ont en effet détesté pour cela. Mais c'est surtout au niveau de mes amis que cette concurrence s'est faite sentir, et cruellement; en dehors de la fidèle, l'adorable, la passionnante Harper Lee, les autres, mes Cygnes, se sont heurtées à un problème bien compliqué à résoudre: pouvaient-elles être amies avec moi, Truman Capote ? Il est bien compliqué de séparer ma personnalité publique de ma personne privée, et en cela, mes «amies» ont prouvé qu'elles n'étaient pas très douées. Oui, je crois qu'elles ont souffert de ne pouvoir être l'amie de Truman sans être la cible de Capote, ou vice-versa (j'adore brouiller les cartes). Tout le monde, tout le gratin, toute la haute voulait être «mon ami», être dans mon carnet d'adresse, et participer au bal Noir et Blanc; beaucoup ont levé la main dans la foule mais peu sont sortis de la plèbe... Mes relations étaient fortes tant qu'il y avait des photographes, des journalistes, des stars. Dans l'intimité, alors, oui, je me suis senti seul, et je le crois, je mourrai seul un bien triste jour.

Mes relations purement littéraires n'ont jamais été simples -je suis élitiste-, et mes relations d'amour -amour pur ou amitié- ont effectivement été parfois mises rudement à l'épreuve par le simple fait que je sois Truman Capote. Personne n'aura été plus aimé et plus haï en même temps, et par les mêmes personnes... Souvenez-vous, Oscar Wilde disait bien qu'il y a deux drames dans la vie: le premier c'est que les gens parlent de vous; le second, c'est que les gens ne parlent pas de vous!

Mais ma carrière se porte bien, rassurez-vous, il paraît même que j'ai un excellent traducteur en France, un professeur de l'université de Montpellier. Et si je dois jamais choisir entre ma carrière et une relation autre que purement littéraire, j'ai vite fait le choix!

J'espère avoir répondu à votre question, vous savez, il est parfois difficile d'être pertinent lorsque la question est plus intelligente que la réponse!

Bien à vous,

Truman Capote