Jonathan Blowers
écrit à

   


Truman Capote

     
   

Pour lire ou écrire

    Quand avez-vous su que vous vouliez devenir écrivain?

Préférez-vous personnellement la lecture ou l'écriture dans votre temps libre?

Quel était votre livre préféré?

Qu'est-ce qui vous a influencé dans votre décision d devenir écrivain?

Où êtes-vous né et quelle était vos relations avec vos parents?

Si vous pouviez faire une chose différente, quelle serait-elle?

Merci pour votre réponse.

Jonathan


Cher Jonathan,

Je vous remercie de votre message. Que de questions, quelle saine curiosité!

Je n'ai jamais voulu écrire, je suis né écrivain. À huit ans, je savais écrire, parce que j'avais déjà passé le plus clair de mon temps à griffonner des mots, des phrases, des bouts de conversations entendues ici ou là; je m'étais exercé, j'avais travaillé, j'avais affiné ma théorie de l'écriture. En fait, j'avais l'écriture dans les doigts comme d'autres entendent la musique dans leur tête ou voient les couleurs et les formes que nous ne voyons pas. L'écriture n'est pas un art, c'est un don du Ciel. Et une punition aussi, parce qu'on ne peut s'arrêter qu'avec la mort.

À titre personnel, je ne saurai vous dire si j'ai préféré écrire ou lire. L'écriture a beau être un don, il faut qu'elle se nourrisse, de bonnes et de mauvaises choses. De bonnes, pour les égaler, voire les dépasser; de mauvaises pour éviter de commettre les mêmes erreurs. Écrire l'emporterait quand même si j'y réfléchis bien; c'est un besoin vital, une nécessité, comme respirer. Oui, je suis un écrivain/lecteur, pas un lecteur/écrivain.

Mon livre préféré? En fait, mon livre préféré serait écrit avec des ciseaux, ça serait un medley de pages fabuleuses empruntées aux génies de l'écriture. Aucun ouvrage ne me fascine du premier au dernier mot. En revanche, je pourrais relire des pages ou des chapitres un million de fois que je ne m'en lasserais pas. Aussi, je pourrais, un peu comme Viktor Frankenstein, fabriquer mon monstre littéraire, en empruntant un peu à tous les «landmarks» de la littérature mondiale. Ce livre serait écrit en plusieurs langues.

Aucun écrivain ne m'a influencé pour devenir écrivain moi-même. Je me suis mis à écrire très jeune car mon destin voulait que je sois écrivain; j'aurais pu être un dentiste de génie, un danseur de claquettes de génie, un banquier de génie, un cuisinier de génie, je suis devenu un écrivain de génie. L'écriture m'a choisi, et je me suis aperçu que je n'étais pas le seul au monde, pas le premier écrivain, et certainement pas le dernier, bien que je regrette de ne pas être là dans cent ans pour découvrir la littérature à venir. D'autres que moi ont été écrivains, à travers les siècles, aussi je me nourris de leur oeuvre, sans que pour autant ce soit eux qui m'aient incité à prendre la plume. Je suis né avec la plume dans la main; c'est ma nature profonde, mon moi intime.

Je suis né à La Nouvelle-Orléans, en 1924. Je n'ai que très peu connu mon père, Arch Persons; j'ai été élevé par ma mère avant qu'elle ne me confie encore bébé à sa famille en Alabama pour aller tenter sa chance seule à New-York. J'ai été élevé par une bien étrange famille, merveilleuse mais ô combien étrange. Arch n'a cherché à me voir que lorsque je suis devenu célèbre, en 1948. Là, je suis subitement devenu «son fils», ce que je n'avais jamais été auparavant. J'avais avec ma mère, malgré tout, une relation fusionnelle et je ne fais que regretter de ne pas l'avoir aimée assez. Quand elle est morte, j'étais en Europe; elle s'est suicidée et j'en suis encore malade de tristesse et de rage aujourd'hui. Heureusement, elle a quand même connu des heures glorieuses, notamment avec son second époux, Joe, qui m'a donné son nom de famille, Capote. À l'origine, je m'appelais Truman Strekfus Persons, avant de devenir Truman Capote grâce à mon beau-père qui m'aimait.

Si je devais changer quelque chose dans ma vie, je crois que je refuserais d'être à nouveau esclave, esclave de l'alcool, esclave de l'écriture, esclave de la jet-set. Mais je n'en suis pas sûr... Peut-être que je ne changerais rien finalement?

Bien cordialement,

Votre Truman