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Oeuvre |
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Monsieur Capote,
D'après ce que j'ai compris, vous êtes un grand auteur et j'aimerais que vous me parliez un peu de vos oeuvres et de ce que vous avez apporté à la littérature américaine et mondiale? Bien à vous, Pénélope Chère Pénélope, Je vous remercie de votre lettre: il y a bien longtemps que je n'avais pas reçu de signe du monde extérieur. Vous utilisez dans votre question le mot «auteur» et je suis très heureux que vous n'ayez pas commis l'erreur d'employer «écrivain». Il existe, vous le savez, une différence illimitée entre les deux termes. Êtes-vous française? Peut-être connaissez-vous la phrase de M. Simenon qui répondant à un journaliste lui disait: «J'ai fait écrire sur mon passeport «romancier» et non pas «écrivain» car les deux mots ne désignent pas la même chose. Lorsque j'ai arrêté d'écrire des romans, mon passeport a mentionné «sans emploi» car je ne suis pas un «écrivain». Savez-vous, un «acteur» et un «comédien» ne sont pas non plus la même chose, pas plus qu'un «metteur en scène» n'est un «réalisateur». Ainsi, je suis «auteur». Un grand auteur. L'un des plus grands auteurs de la littérature américaine. Lorsqu'on rencontre un étudiant en anglais dans une université étrangère, quelle qu'elle soit, Paris, Göttingen, Madrid ou Rome, et qu'on discute littérature avec lui, il cite les grands auteurs qu'il a lus, et parfois vaguement compris. On parle de Lewis Carroll, de William Shakespeare, d'Oscar Wilde, de Bernard Shaw, de Virginia Wolff, de Bram Stoker, d'Agatha Christie, de Conan Doyle, de E. M. Forster, de Rudyard Kipling, qui sont parmi les plus accessibles. Parmi eux, pas un seul auteur américain... La littérature américaine est peu enseignée, mal enseignée: qui lit Gore Vidal? Mark Twain n'est plus désormais que le «père» de Tom Sawyer. Qui a lu «Winesburg, Ohio», de ce bon vieux Sherwood Anderson? Qui a cherché à découvrir les textes de Tennessee Williams, au lieu de se contenter d'un vieux film avec Marlon Brando engoncé dans un T-shirt blanc trop étroit? Qui lit encore Walt Whitman? Et Dieu sait que ce sont là de grands auteurs, et combien la littérature américaine et mondiale leur doivent! Qu'ai-je donc apporté, moi, Truman Capote, à la littérature américaine? Comment répondre précisément à cette question sans donner l'impression d'être fat et suffisant? Disons que jusqu'aux années 1940, la littérature s'était contentée de formats existants, ne poussant que très légèrement les parois de son carcan, n'osant pas sortir la tête du panier et hurler des mots nouveaux, renouvelant l'air dans les poumons de l'Amérique. Moi, j'ai osé. J'ai été le premier à donner à la littérature des formes qu'elle ne connaissait pas, comme Warhol a donné à l'art une nouvelle vie. Avec des moyens existants et non extensibles, un alphabet de vingt-six lettres, j'ai gagné une bataille contre l'immobilisme. J'ai commencé par un court roman, «Other Voices, Other Rooms». Le titre était un renvoi au texte, alors qu'en français, «Les Domaines Hantés» ne rendent rien... Votre traducteur français, un merveilleux professeur de littérature, n'a pas trouvé le titre adéquat mais tant pis, passons. «Other Voices, Other Rooms» a été catalogué: conte gothique, voyage initiatique, première oeuvre illuminée, inspiration hallucinée... J'en ai lu, des critiques... Ce roman est un concentré de mon pouvoir, un premier roman si fort que personne ne s'est proposé de le transposer au cinéma, malgré la puissance poétique exceptionnelle du texte. Ce premier jalon a su m'imposer comme la nouvelle voix de l'Amérique littéraire. Ensuite, j'ai offert aux lettres d'autres formes de littérature. J'ai travaillé comme un savant fou dans son laboratoire: la nouvelle a pris sous ma plume un aspect différent, explorant des frontières jamais explorées. Les portraits sont devenus des oeuvres d'art. Le reportage est devenu une forme majeure de littérature. «The dogs bark» («Les chiens aboient», en français») est certainement la pièce la plus révolutionnaire de l'histoire de la littérature moderne: l'article de journal a été élevé au rang d'écriture suprême, la relation quotidienne s'est mutée en modèle immortel. J'ai atteint les rives du monde entier grâce à «In cold blood», «de sang froid». Ce «roman non roman» est non seulement mon testament littéraire, mais aussi l'oeuvre majeure dans cette catégorie. Le témoignage objectif, la relation des faits dans l'absence totale de l'auteur qui les a récoltés. D'autres ont essayé, mais pas avec mon talent. L'excellente oeuvre de Walter Lord, «A night to remember» («La nuit du Titanic», en français) pourrait être mon challenger mais M. Lord a commis trop d'erreurs, trop d'imprécisions pour être pris au sérieux. Si vous ne connaissez pas mon oeuvre, Pénélope, lisez ces trois textes, dans l'ordre: «Les domaines hantés»; «Les chiens aboient»; «De sang froid». Vous comprendrez ce que j'ai apporté à la littérature: une nouvelle énergie, une nouvelle vague, comme le dit M. Truffaut. Pas un regard neuf, non: une nouvelle écriture, tout simplement. Du sang neuf. J'ai joué avec les mots, et je leur ai fait prendre une forme que personne n'avait tentée, m'attirant foudre et critiques. Aujourd'hui, je suis là, bien là, et en passe de devenir un «classique» dans les universités américaines. Dois-je y voir quelque chose de positif ou au contraire devrais-je m'inquiéter? Oscar Wilde disait souvent qu'il avait l'impression d'avoir tort lorsque les gens étaient d'accord avec lui. Après tout, lorsque Dylan s'est mis à la guitare électrique, on a prédit sa fin: il est aujourd'hui parmi les immortels. Quod erat demonstrandum. Bien à vous, Truman. Monsieur Capote, Je vous remercie d'avoir pris le temps de répondre à ma lettre. Je vais de ce pas lire les oeuvres que vous m'avez recommandées et dès que j'aurai fini, je reviendrai en discuter avec vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Merci. Pénélope |
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