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écrit à

   


Truman Capote

     
   

Myriam

   

Cher Monsieur,

J'ai lu deux de vos nouvelles dont «Myriam» sur laquelle j'aurais deux questions à vous poser.

Qui vous a inspiré le personnage de Myriam?

J'ai la curieuse impression que cette nouvelle essaye de libérer un sens psychologique. Je me trompe?

Excusez-moi si j'ai fait méprise: il y a assez longtemps que j'ai lu cette nouvelle.

Bien à vous,

Alexandre 14 ans


Bonjour Alexandre.

Je suis épaté par deux choses dans votre lettre: le fait que vous vous soyez intéressé à «Myriam» et votre âge. 14 ans, c'est fabuleusement jeune pour se poser une question comme la vôtre, jeune homme, et je trouve cela franchement formidable.

«Myriam» est l'une de mes premières oeuvres. Elle traite, comme pas mal d'autres écrits, du double: le double qui me fascine, et que je n'ai cessé de poursuivre toute ma vie. J'ai été un grand auteur et un homme du monde, un petit garçon pauvre et l'essence même de la jet set. «Virages nocturnes» est un texte sur mon «frère siamois» avec lequel j'ai un dialogue plein d'audace et de grandeur. Dick et Perry, les jeunes assassins de mon roman véridique «De Sang Froid», sont eux aussi des miroirs: image contrefaite l'un de l'autre, mais aussi, quelque part, l'image de moi-même, comme Dorian Gray était l'image de ce qu'Oscar Wilde rêvait d'être. Holly Golightly et le narrateur de «Petit-déjeuner chez Tiffany» sont aussi, à leur manière, des doubles, souvent une pièce noire et une pièce blanche, s'imbriquant l'une dans l'autre avec précision. «Les Domaines Hantés» ne sont que miroirs, doubles, reflets oculaires: vous le voyez, j'aime jouer avec le «double». Oui, évidemment, Myriam en est l'exemple le plus parlant: comment ne pas voir dans la jeune Myriam la raison, l'esprit, le double de la personnalité de la dame âgée? Qui est qui? La poupée est-elle, à son tour, le double de la petite Myriam? Est-ce un miroir ou avons-nous vraiment une personnalité qui peut se détacher de nous comme Mr. Hyde hantait le Dr Jeckyll? Nous pourrons, si vous le souhaitez, approfondir cette discussion prochainement: donnez-moi quatre semaines pour rentrer de l'étranger et je serai entièrement à vous.

Bien cordialement,

Truman Capote



Cher Monsieur,

J'ai lu cette nouvelle au CDI (Centre de Documentation et d'Information) de mon collège et je n'hésiterai pas à la relire à la rentrée, quand je serai en troisième.

Ma question peut paraître surréaliste, mais avez-vous une image du double que vous aimeriez être?

Il est aussi question de doubles dans un manga mais je n'ose mentionner son nom, étant donné que ce serait osé de comparer les principes d'un roman à ceux d'un manga.

Cela me plairait assez que vous me parliez de votre vie.

Merci de vos réponses.

Alexandre.



Bonjour Alexandre,

Quel plaisir de vous retrouver! Je rentre d'un long voyage, savez-vous, tous les ans, au moment de mon anniversaire, je me rends en Suisse, je vais voir mon vieil ami Chaplin et sa famille charmante. J'ai beaucoup d'amis en Suisse...

Votre question ne me semble pas si surréaliste que ça. Ai-je une idée précise du double que je souhaiterais avoir? On m'a déjà posé cette question, dans un sens, lorsque quelqu'un m'a écrit dernièrement pour me demander si je voulais me réincarner et en qui. Le double, c'est un peu une forme de réincarnation, la mort en moins. Non, je ne sais pas qui je voudrais avoir comme double, je sais que je ne voudrais pas me retrouver face à moi. Je suis un personnage à part entière, et quel serait l'intérêt de me retrouver? Je me connais assez bien. Un double? Dans «Virages Nocturnes», l'une des nouvelles de Musique pour Caméléons, j'ai imaginé un frère jumeau avec lequel j'ai un dialogue passionnant. J'aimerais avoir un double de cet acabit, mais pas un autre moi-même. Si je devais passer de l'autre côté du miroir, comme Alice, je ne voudrais pas rencontrer mon négatif. C'est à dire que je me connais assez bien pour savoir qui je serais de l'autre côté du miroir, et mes vilains défauts me manqueraient tant! En revanche, je n'ai rien contre l'idée d'avoir un «double» jeune et beau, mais dans ce cas, ce ne serait pas mon double. Qu'est-ce qu'un double? Le Dr Jeckyll a un Mr Hyde tellement différent de lui, mais qui n'est pas son «double négatif» comme en photo, puisque les deux personnages sont des hommes, par exemple. Si Hyde avait été une femme, on aurait pu penser qu'effectivement, il serait le double parfait de Jeckyll. Or, ce n'est pas le cas. Donc, je ne vois pas ce qu'est un double. Si c'est moi à l'envers, non, ça ne m'intéresse pas, et ça n'aurait aucune forme d'intérêt.

Et vous, avez-vous un double? Parlez-moi de vous, dites-moi ce que vous voulez devenir, peut-être y verrai-je clair dans votre vision du double.

Votre histoire de manga m'intéresse. Ici, nous n'avons pas de mangas mais je me suis renseigné auprès d'un célèbre écrivain japonais qui m'a dit que manga signifiait «dessin», et mangaka «dessinateur». Il s'agit donc d'un dessin? D'une bande dessinée que vous auriez achetée au Japon? Quel peut être le lien entre un roman et une oeuvre de ce style? Je serais bien curieux de l'apprendre, dites-m'en plus s'il vous plaît.

Quant à ma vie, que vous en dire? J'ai bientôt 60 ans, et je suis un célèbre écrivain, qui a eu la chance de vivre une vie exceptionnelle. Un jeune homme de ma connaissance, Gerald Clarke, m'a interviewé régulièrement dans le but d'écrire ma biographie. Vérifiez si cette oeuvre n'est pas disponible dans votre pays, le CDI de votre collège la possède peut-être. Si vous me posez des questions précises, j'y répondrai, mais je ne peux pas dévoiler ma vie ici, ce serait trop long!

Merci de votre confiance, n'hésitez pas à me contacter.

Bien à vous,

Truman Capote



Cher Monsieur,

Vous m'excuserez de mon retard mais mes cours prennent une bonne partie de mon temps. Pour répondre à votre question, un manga est une bande dessinée japonaise. Cela se lit de droite à gauche alors que nous, nous lisons de gauche à droite. Comme la bande dessinée américaine et européenne, des personnages sont dessinés ainsi que des bulles où figurent du texte.

Est-ce que vous vous êtes inspiré de personnes rencontrées dans la vie pour Odd et Miss Sook dans la nouvelle appelée «L'Invité»? Pardonnez le fait que ma lettre soit courte.

Bien à vous,

Alexandre



Bonjour Alexandre,

Notre correspondance est désormais régulière, qui sait si nous n'allons pas finir par devenir amis... Je vous remercie de m'avoir expliqué ce qu'est un «manga». Ici, aux États-Unis, en ce début d'années 1980, nous avons quelques «comics» assez intéressants, mais surtout des rééditions de classiques de la Marvel. On dirait que personne n'a d'imagination et ne peut créer. Les esprits sont gourds et combien je regrette que l'inventivité soit en grève.

Vous me parlez d'un oeuvre intitulée «l'Invité». Je pense qu'il doit s'agir de «L'invité d'un Jour», car tel est le titre de ma nouvelle dans votre pays. Le titre d'origine est «The Thanksgiving Visitor», ou le visiteur du Jour d'Action de Grâces. On ne m'a pas soumis cette traduction, je ne la connais donc pas, mais le titre de la nouvelle est, ma foi, assez intéressant en français. Ça n'est pas toujours évident. Votre interrogation porte sur l'identité des personnes qui ont donné naissance aux personnages de cette nouvelle. Oui, Alexandre, évidemment que ces personnages ont existé, et bel et bien existé: Buddy, c'est moi. Sook, c'est ma vieille cousine Sook, chez qui j'ai grandi et qui m'a élevé. Et Odd est un garçon de mon école, lorsque j'étais enfant dans l'Alabama. Odd n'est évidemment pas son vrai prénom, vous savez ce que «Odd» signifie en anglais? Étrange, bizarre, qui dérange. Vous le voyez, son nom est étudié pour correspondre au personnage.

Vous le savez peut-être, mais mon père, Arch, était un homme qui passait son temps à courir après des chimères et après l'argent. C'est un type qui a mis au point des milliers de plans pour devenir riche et qui est resté pauvre. Cette course effrénée a eu raison du mariage de mes parents. Ma mère, Lillie Mae, la plus belle fille du comté de Monroe, a fini par partir seule à New York, pour vivre sa vie (elle y a rencontré l'homme qui est devenu mon beau-père, Joe Capote, à qui j'ai emprunté son nom car finalement, c'est lui qui m'a élevé et à qui je dois tout). Ma mère ne pouvait pas vivre sa vie avec un bambin (moi) dans les bras: elle m'a donc laissé à la charge de sa famille de Monroeville, dans l'Alabama. C'est là-bas que j'ai grandi, dans le monde que vous trouvez décrit dans «Les Domaines Hantés», et d'autres oeuvres qui ont le Sud comme décor. La famille au sein de laquelle j'ai grandi était typique du Sud: religieuse mais n'hésitant pas à têter de la bouteille, croyante mais s'accommodant des faiblesses des commandements de l'église, pieuse mais s'octroyant des passe-droits (on crachait chez moi, on jurait, on mentait, on critiquait, on faisait tout ce qui est interdit dans la Bible, à l'exception des relations sexuelles, qui n'existaient pas; j'ai découvert le plaisir du sexe bien plus tard, presque par accident).

L'une de mes «cousines» (cousine de ma mère en fait), était Sook, une vieille fille un peu simple, voire «simplette» pour les gens du village. En fait, Sook était innocente: elle ne voyait pas le mal, elle ne faisait pas le mal et elle comprenait les enfants, étant elle-même une enfant dans un corps d'adulte vieillissant. Sook était un peu «rebouteuse», elle m'emportait dans les forêts profondes pour chercher des herbes, des racines, des feuilles, et elle préparait des potions qu'elle distribuait aux gens du village pour les soulager - indifféremment - du rhume, de la goutte ou des règles douloureuses. C'était une femme simple, la gentillesse incarnée. Toute sa vie a été vouée à faire le bien autour d'elle, à tenter de rabibocher les gens fâchés, à organiser des dîners de famille parfaits, à décorer la maison d'un joli bouquet fleuri et odorant. Cette nouvelle est en fait une page de ma vie, du point de vue des personnages en tout cas. Jamais je n'ai été le souffre-douleur d'un Odd à l'école, même si Odd a effectivement existé dans mon école. Il ne s'en prenait pas forcément à moi, tout le monde y passait. C'était un homme préhistorique qui avait un bon fond. Il est mort jeune, de manière dramatique. J'étais déjà écrivain lorsqu'il est mort, et j'ai eu envie de l'immortaliser en quelque sorte. Odd a donc existé. Sook a donc existé. Reste Buddy. Sook m'appelait «Buddy» lorsque je vivais chez elle. Ca veut dire «bouton de fleur», quelque chose comme ça. Ça n'est pas très viril, j'en conviens, mais elle savait déjà, avant moi, que mes amours seraient masculines. Elle m'avait pressenti, elle m'avait deviné, mis à jour avant même que je sache que le sexe servait à autre chose qu'à faire pipi. Buddy, c'est moi. J'écrivais des mots à mon père et à ma mère, l'un sur les routes du Mexique ou de la Californie, à la recherche d'un bon plan, la seconde à New York, vivant une pseudo vie mondaine qui lentement la menait vers le suicide. Ces lettres étaient signées Buddy, je n'ai jamais été Truman pour eux, juste Buddy. Le bébé, qu'on n'a jamais vu grandir parce qu'on vivait dix mois par an loin de lui. Peut-être pour cette raison ai-je arrêté ma croissance, ce qui explique ma petite taille? Comme dans toutes mes oeuvres, à l'exception de «De Sang-froid», les personnages sont effectivement «drawn from life», et dans cette nouvelle en particulier. Ce serait drôle si la dernière lettre que j'écrivais de ma vie était signée «Buddy»...

À bientôt Alexandre, j'espère des nouvelles bientôt.

Cordialement, votre Truman Capote