L'écrivain et le sportif
       

       
         
         

David K.

      Bonjour cher Truman,

Vous avez déclaré un jour qu'un écrivain doit entretenir et rendre performant son mental avec le même sérieux caractérisant le sportif qui prend soin de son corps. Vous avez été performant et génial. Mais n'avez-vous pas vous-même été rattrapé par une force autodestructrice, incontrôlable et inconsciente? Avec le recul, qu'est-ce qui est venu tout saper dans cette merveilleuse machine qu'était votre cerveau?

Merci encore,

David.

 

       
         

Truman Capote

      Cher David,

Je vous remercie de votre message.

Avec quels mots simples pourrai-je exprimer ce qui m'a amené à ce que vous appelez, peut-être avec raison, l'autodestruction?

Vous le savez, le sportif comme l'écrivain ont en commun bien des points. Pas de gaspillage, il faut apprendre à être un coureur de fond plutôt qu'un sprinteur. Il faut gagner sur la durée, ne jamais être dépassé, ne pas se laisser distancer. Ça, c'est de la théorie, parce que même un bon écrivain, un jeune écrivain, celui qui arrive avec des idées fraîches, neuves, du jamais vu, finira par entrer dans le rang et à ne devenir qu'un auteur, ce qui n'est pas un gage de respectabilité à mon goût. Pour rester un écrivain, c'est-à-dire pour surprendre à chaque mot comme le sportif surprend à chaque performance, il faut... de l'aide. Nous ne sommes que de pauvres êtres humains, et donc amenés à nous user comme une vielle corde. Pour que cette corde s'use moins vite, je ne connais qu'une seule solution, comme le sportif ne connaît lui aussi qu'une seule solution: la chimie. La molécule magique. Celle qui chez le sportif apportera de l'oxygène aux muscles, apportera de l'oxygène au cerveau de l'écrivain. Ah, oui, on parle ici de dopage. C'est le mot à la mode, non? À mon époque, ce mot n'existait pas, on «s'amusait». Oui, l'alcool, la drogue, les paradis artificiels, les seringues et les bols de poudre blanche nous aidaient à créer, à écrire, à peindre, à trouver les mots ou la touche de peinture ad hoc. Oui, je serais rentré dans le rang bien vite si je n'avais pas donné à mon corps l'impulsion chimique, la molécule magique. Je suis resté un grand écrivain, pas un auteur, parce que j'ai plongé la tête la première dans l'alchimie dangereuse des produits qui ouvrent l'esprit. Mais à quel prix... Me voilà à soixante ans aux abîmes, aux affres de la mort lente et douloureuse. Je le sais, physiquement, je ne suis plus qu'un déchet. J'ai été comme la Fusée Remarquable du conte d'Oscar Wilde: j'ai trop brûlé, trop vite, et pas assez longtemps. J'ai fait long feu. Ah oui, j'ai été un génie, pendant quelques années, le temps d'éblouir le monde entier, puis petit à petit j'ai vécu dans l'ombre de mes flammes intérieures, sans dévoiler que mon génie s'amenuisait, que tout s'effondrait. Oui, j'ai vécu sur ma réputation, et j'ai vendu des oeuvres surestimées qui ne brillaient que parce que mon nom y était associé. La drogue et l'alcool m'ont propulsé au sommet, je m'y suis accroché, mais je n'y avais aucun droit. J'ai préféré être un génie pendant quelques années qu'un bon auteur toute ma vie. Les fioles et cornues m'y auront aidé, faisant de moi une sorte de Mr Hyde.

Voilà comment mon corps a été mis aux fers, pour que mon cerveau exulte. De la douleur des chairs est né le génie de mon esprit. Je ne le regrette pas. Je continuerai à être Truman Capote, tandis que d'autres se contenteront d'être Gore Vidal.

Les conseils sont fait pour ne pas être suivis: toutefois, permettez-moi de vous mettre en garde contre les pièges dans lesquels je me suis laissé tomber. Ne cédez pas à la tentation, à moins que vous ne cherchiez à devenir un génie. Mais il ne reste plus beaucoup de place dans notre panthéon: restez modeste.

Bien à vous,

Truman