David K.
écrit à

   


Truman Capote

     
   

La suite

    Cher Truman,

Avez-vous enfin achevé «Prières exaucées», ce grand roman proustien qu'on attend depuis 20 ans? Le début publié nous en a mis l'eau à la bouche. Alors, où en êtes-vous, cher génie?

Pourriez-vous laisser ce soin à un autre de vos contemporains?

Bien à vous.

David.


Cher David,

Je vous remercie de votre message concernant Prières Exaucées: il est toujours plaisant de voir que le public est avide de bonnes lectures et je vois que ce roman est attendu avec impatience dans son intégralité.

Ces derniers temps, je me suis laissé aller; j'ai voyagé, j'ai vécu, mais je n'ai pas écrit plus que ce qui traîne dans mes tiroirs, dans un coffre à la banque ou dans le coffre que j'utilise à Random. Pour l'instant, ces Prières sont à l'état de puzzle littéraire, mais il me suffirait d'une semaine à temps complet pour y remettre de l'ordre et achever mon opus magnus. Disons que je pense que le monde n'est pas encore prêt. Prétentieux? Peut-être, moi, je crois surtout que si une bombe doit exploser, autant que cela soit au meilleur moment, qu'elle touche le plus de monde possible. Et ces Prières sont une bombe à côté de laquelle le Blitz ressemblera à un feu d'artifice de boy-scouts désœuvrés. Quelques chapitres ont déjà paru et m'ont crucifié sur l'autel de l'authenticité et de l'honnêteté. Eh quoi, Tennessee W. s'est reconnu dans la scène du viol par le bouledogue? Que m'importe? Vous savez, lorsque j'écris, je suis un schéma très précis, une nomenclature quasi mathématique, ce qui me permet d'être, comme vous l'écrivez gentiment, un «génie» de l'écriture. Maintenant que le dernier chapitre est écrit et que le corps des aventures de PB Jones et de Kate McCloud est rédigé à 99%, il ne me reste plus qu'à me laisser porter par l'envie de publier. Je n'attends rien de mon éditeur, c'est tout le contraire. Aussi, lorsque je «sentirai» ces Prières finies, je lui soumettrai le manuscrit pour publication. C'est elles qui se manifesteront, elles sont douées d'une vie personnelle, que je ne maîtrise pas. Divers composants entrent dans le retard à publier: d'abord je n'en ai pas envie, comme je vous l'ai expliqué; puis je crois que le monde n'est pas prêt à subir cette explosion de mots meurtrière; enfin, je ne voudrais pas précipiter les choses: qu'elles viennent naturellement.

Le livre sera composé de nombreux chapitres, et chacun sera l'écrin du suivant, pour finir dans la pure lumière qui aveuglera les mécréants. Il faut vous préparer à du jamais vu, de l'exceptionnel. Ce roman fera pâlir toute la littérature moderne, vous verrez, il sera étudié en université. A ce propos, avez-vous lu Prières Exaucées en anglais? Vous ne me semblez pas anglo-saxon, mais j'ignorais que mes premiers chapitres avaient été traduits à l'étranger.

Vous me demandez si je pourrais laisser le soin à un de mes «contemporains» d'achever Prières Exaucées? Et pourquoi ne les achèverais-je pas moi-même? Votre question m'étonne... Je ne suis pas mourant, je compte écrire jusqu'à mon dernier souffle. Quel «contemporain» pourrait aligner les mots comme moi, leur donner la vie, leur insuffler la puissance divine? Ne me mettez pas en colère, David! L'actuelle «scène littéraire américaine», comme on dit, n'est qu'une plaie grouillant d'asticots. Qui pourrait écrire comme Truman Capote, même à 10% de mon régime exceptionnel? Personne. La réponse est simple, claire, tranchante: personne. I am the one.

J'aimerais tellement pouvoir vous donner la date de publication de ces Prières: «bientôt» est le plus proche de la réalité. Patience donc, cher David. Et comme je suis dans un bon jour, je vous en enverrai un exemplaire dédicacé.

Bien à vous,

Truman.


Merci Monsieur pour votre réponse.

Je suis vraiment honoré de pouvoir échanger avec un auteur de votre envergure. Vous n'avez cessé de surprendre, recherchant toujours de nouveaux matériaux pour explorer la création littéraire et en éprouver aussi ses limites.

Vous avez cité parmi vos préférés de très grands auteurs à la prose parfaite tels que E.M Forster ou Jane Austen. Qu'est-ce qui, selon vous, vous différencie de ces grands artistes?


Bonjour à vous!

Et oui, même les grands hommes peuvent correspondre avec leurs admirateurs quand ils acceptent de s'asseoir sur leurs fesses et qu'ils acceptent le fait basique de n'être que de simples êtres humains qui ont eu la chance de trouver leur vraie voie...

Vous me demandez ce qui peut me différencier de Jane Austen ou de E. M. Forster. Diantre, je n'aurais jamais osé me comparer à eux! Je répondrais donc simplement, «le siècle». L'époque à laquelle on vit fait de l'écrivain le porte-parole d'un siècle, et Forster et Austen ont été celui de leur propre époque. Aujourd'hui, plus personne ne peut écrire du Forster, plus personne ne peut écrire du Austen, et c'est ce qui rend leur écriture impeccable absolument exceptionnelle, unique. Ils ont témoigné de leur siècle, de leur époque, de leur temps, comme je témoigne du mien. Il ne s'agit pas tant du sujet traité que de la manière dont on le traite, et je traite mes sujets à la lumière de mon époque, avec des mots et des tournures qui, s'ils existaient déjà dans le passé, n'auraient jamais pu être agencés de la sorte. Je reflète mon époque, je crois...

Quel dommage que Forster ait été une grande tante refoulée, s'il avait accepté son homosexualité, il aurait écrit des textes merveilleux, qui vivaient en lui et qui sont partis en décomposition avec son corps... C'était un magicien des mots, un homme qui savait écrire comme on sait respirer. Quel gâchis. Il nous reste en tout cas quelques oeuvres à lire, à relire, et à méditer. J'ai vécu une amusante anecdote avec Forster. En bon américain que je suis, je vois la vieille Europe grande comme un timbre. Lorsque j'ai été invité à Oxford, on m'a organisé une rencontre avec Forster à Cambridge. Je pensais qu'Oxford et Cambridge étaient un seul et même endroit, aussi je pensais aller à pied de mon hôtel au domicile de Forster. Or, cent cinquante kilomètres nous séparaient, et j'appris cela à une heure de mon rendez-vous. Quelle situation d'horreur! Forster fut très amusé de cette méprise et la lettre qu'il m'envoya était charmante. Austen était une femme ambiguë et la lecture de ses oeuvres est toujours un plaisir. Un vrai, un régal. Laquelle de leurs oeuvres avez-vous le plus appréciée? Avons-nous les mêmes goûts?

Bien à vous,

Truman