Dommage
       
       
         
         

maxime.zerkout@wanadoo.fr

      Cher monsieur,

Je vous ai découvert tardivement et pourtant j'ai dévoré la plupart de vos livres.

Quel dommage qu'il n'y en eut pas davantage.

Quel dommage aussi que vous ayez fini par ce bien étrange et acide opuscule, inachevé et si méchant à l'endroit de la plupart de vos connaissances.

Non que je réprouve la méchanceté. Elle est souvent synonyme de vérité hélas, mais tout de même, j'ai l'impression que là vous vous êtes laissé aller sur la pente d'un sorte de cocaïn'tremens qui détruit beaucoup de votre image d'homme sensible et généreux.

M.Z

 

       
         

Truman Capote

      Cher M.Z.,

Tout d'abord, merci d'excuser le retard avec lequel je vous réponds. Comme vous le savez peut-être, je passe tous mes automnes depuis bien longtemps en Suisse, et j'y fête mes anniversaires. Je ne sais même plus quel âge j'ai eu cette année, quand je m'aime, je ne compte pas.

Vous me dites m'avoir découvert tardivement... Combien je vous envie, vous qui n'avez pas encore tout lu de moi. J'aimerais avoir ce pincement au coeur que chacun ressent à la première lecture de mon oeuvre. Cette fascination, cette certitude d'avoir découvert un diamant à l'état brut, une truffe géante et divinement parfumée, un fragment de manuscrit antique niant l'existence de dieu! Savez-vous, si je ne devais garder qu'une seule de mes oeuvres, ce serait certainement «Myriam». Je suis particulièrement fier d'avoir écrit cette petite pièce étrange et dérangeante, ce court chef d'oeuvre. Comme moi, tiens... Court sur pattes, et chef d'oeuvre à la fois... Vous regrettez que je n'ai pas écrit plus: c'est vraiment gentil de votre part. Au cours de mes divagations sexuelles -il n'y a décidément plus beaucoup d'amour maintenant que j'approche de la fin de ma vie- bien des pièces sur lesquelles je travaillais ont été détruites, soit par moi, soit par, je le crains, mon éditeur qui avait peur de voir publier des «oeuvres de qualité inférieure». On m'a longtemps reproché «Musique pour Caméléons», ce ramassis de vieux textes qui n'avaient rien à voir les uns avec les autres... Random avait peur, oui, que je continue à leur fournir des oeuvres médiocres, datées, pour honorer mon contrat mais sans créativité aucune. C'est vrai, certaines pièces de «Musique...» ne sont pas bonnes, mais il fallait bien que je sorte un nouveau livre... Quel gâchis! Qu'en pensez-vous?

Vous considérez donc que «Prières Exaucées» est un étrange opuscule acide, inachevé et méchant... Je ne comprends pas...

1- «Étrange»: je suis d'accord, c'est un roman à clés, mais avouez que les clés sont énhaurmes, pas besoin d'avoir fait partie de la Jet Set en noir et blanc pour deviner quels cadavres peu exquis traînent leur ombre derrière mes personnages. Enfin, si, peut-être que pour vous, européens, les clés sont assez difficiles. Identifier des personnalités typiquement américaines des années 50 est un jeu dans lequel j'excelle, mais j'en avoue la complexité.

2- «Acide»: pourquoi pas. Si vous aviez connu les personnes que j'ai cachées derrière ces guignols d'encre noire et de papier blanc, vous les auriez aussi passées au vitriol, mais pour de bon. C'est ce que certains méritent tout juste, croyez-moi.

3- «Inachevé»: je ne vous suis pas... Attendez, je ne suis pas mort! Je vais continuer à écrire et je vais achever ce chef d'oeuvre de la littérature américaine. J'ai de nouveaux chapitres en tête mais chut, Esquire et le New Yorker n'ont qu'à aligner leurs chéquiers, on verra à qui je vendrai. Inachevées, mes Prières Exaucées? Le peu que vous avez pu en lire est loin d'être inachevé, au contraire, je suis au sommum de mon art, non? Avez-vous vu la manière dont les mots viennent se placer naturellement sous les touches de ma machine à écrire? Et je n'ai donné à la presse que des miettes de ce que je vous réservé. Ah, si le Nobel ne m'est pas attribué avec ça, j'arrête d'écrire! Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas déjà à New York un établissement qui porte le fier nom de Father Flanagan's Nigger Queen Kosher Café en hommage à mon roman.

4- «Méchant»: discutable. Je ne suis pas méchant dans ce roman. Je règle mes comptes avec certains imbéciles. Vous savez, mes ennemis ont le charme d'un urinoir en crue et ils n'ont que ce qu'ils méritent. Et mes amis? Mes amies, devrais-je écrire... Qui donc croyaient-elles avoir en face d'elles? Un nabot comique, comme le nain monstrueux du conte d'Oscar Wilde? Non, Monsieur, si nabot monstrueux il y avait, c'était dans leur coeur. Mais comment ont-elles osé imaginer qu'elles étaient le bijou et moi l'écrin? Leur faire-valoir? La lumière qui donne son éclat au diamant? Non, j'étais le diamant, pas elles! Aussi, si je suis parfois taquin, il ne faut pas qu'elles m'en veuillent. A vous croire, je me suis laissé emporter par des accès de délire ravageur, mais je ne suis pas Mitchell.

Et vous pensez vraiment que mon image d'homme sensible et généreux est éraflée? Par pitié, dites-moi que vous ne le pensez pas, je ne vais pas en dormir ce soir.

Donnez-moi de vos nouvelles et dites-moi que je suis redevenu votre ami et que vous allez continuer à me lire.

Je me sens las, ce soir. Fatigué. Et seul.

Que sont mes amis devenus?

Bien à vous, Truman Capote.