David
écrit à

   


Truman Capote

     
   

Dans cette vie...

    Bonjour,

Qu'estimez-vous avoir manqué dans cette vie? avoir détesté et aimé? avoir réussi dans votre oeuvre? Que ne referiez-vous pas dans cette vie et dans votre oeuvre? Et à contrario, que referiez-vous?

Merci Génie.

David


Cher David,

Mille mercis: votre message m'a beaucoup touché et je vais tenter d'y apporter une réponse claire, bien que vos interrogations me poussent à me pencher sur ma vie de manière très précise...

Votre première question porte sur ce que j'estime avoir «manqué» dans cette vie. Je pense que vous voulez dire «raté»? Il y a une différence entre «manquer» quelque chose et «rater» quelque chose à mon avis, puisque ce qui est «manqué» peut encore être consommable, lorsque le «raté» part directement à la poubelle. Manqué, je dirais peu de choses. Au niveau écriture en tout cas, car dans d'autres domaines, la liste serait trop longue à dresser (amours, occasions, voyages, relations, rencontres...) Je ne pense pas avoir gâché mon écriture comme on gâche une sauce qui sera quand même servie à table même si elle ne remporte pas un succès généralisé.

Raté, pas mal de choses en fait, mais vous n'en saurez jamais rien. Ces pages de «Summer Crossing» que j'ai rédigées avant «Other Voices, Other Rooms» («Les Domaines hantés» en français) sont parties au feu, car elles étaient ratées, non pas en soi, mais face à la qualité de «Other Voices» surtout. Mes «manquages», les critiques littéraires finiront par en parler un jour, mais mes ratages, personne ne les connaîtra jamais car je les ai détruits de mes mains. Allez, si, un petit ratage quand même: mon insistance sur la couleur verte dans «The Headless Hawk» («L'épervier sans tête» en français) qui, finalement, n'apporte rien à l'oeuvre et pourrait même devenir irritante. Pourquoi pas?

Qu'ai-je détesté et aimé? Vaste question! Vous parlez de choses ou de personnes? Pour les personnes, j'ai détesté les bonnes soeurs, les religieux en général, les obséquieux, les grooms d'hôtels, les chauffeurs de taxi, les critiques littéraires... Pour les choses, j'ai détesté l'avion, l'année 1962, l'année 1966, Paris... Il me faudrait une vie -une éternité- pour vous en expliquer les raisons... J'ai aimé l'alcool, les cigarettes, les belles voitures, ma machine à écrire, les pages blanches à noircir, mon crayon à papier, mes soirées mondaines, les gens que j'ai été amené à rencontrer pour mes recherches, la Russie, André Gide et Marlon Brando... Là aussi, il me faudrait une seconde éternité pour vous éclairer convenablement.

J'estime n'avoir rien manqué dans mon oeuvre, en dehors de détails (le nom de certains personnages, la couleur d'un rideau...) Je déplore toutefois certaines adaptations cinématographiques, j'aurais dû m'imposer, utiliser mon veto, mais Hollywood est une machine écrasante. Je suis déçu de ce que le cinéma a fait de mon travail d'écriture.

Ce que je ne referais pas dans ma vie? Rien je crois, pour être honnête. M'éloigner de ma mère trop longtemps? Être loin d'elle lorsqu'elle s'est suicidée? Et encore, il s'agit là de sa vie, non de la mienne... Peut-être ne referais-je pas ce film moyen auquel j'ai participé en tant qu'acteur, «Murder by death»? Quelles pages de votre propre vie souhaiteriez-vous effacer, David? Et pour quelles raisons, me les confieriez-vous?

En revanche, si j'en avais l'occasion, je revivrais bien certains moments forts de ma vie: la publication de «Other Voices», ma rencontre avec Jack, mon premier voyage en Sicile, ma première traversée de l'Atlantique, ma rencontre avec Colette, mon arrivée à Moscou sous la neige, etc. Beaucoup d'images me reviennent en mémoire mais aucune ne l'emporte sur l'autre...

Ces réponses sont-elles satisfaisantes? Elles sont plus évasives que je ne l'aurais espéré au début, j'en suis désolé.

N'hésitez pas à m'écrire à nouveau.

Bien cordialement,

Votre Truman Capote.