| Lettre d'acceptation de Truman Capote à l'Éditeur |
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| New York, Plaza Hotel, le 30 septembre 19... Cher monsieur Sinclair, Veuillez excuser le retard avec lequel je réponds à votre courrier; j'étais à Paris, et je m'y suis attardé (ah, les saturnales chez Jean Cocteau! ah, les après-midi à discuter avec Madame Colette!)... Je suis rentré pour fêter à New York mon anniversaire (c'est aujourd'hui!). L'Europe me fascine, moi, le petit garçon du sud des États-Unis, qui a vécu toute son enfance à La Nouvelle-Orléans, sous un soleil de plomb et un ciel immobile, écrasé par le temps qui refusait de s'écouler, figé comme le sang dans les veines d'un décor sans vie... Les voix du passé font écho dans ma tête, moi qui ai vécu si longtemps dans la geôle que l'on nomme «littérature», jouant aux cartes en tête-à-tête avec ma folie. Dieu, ou le diable, m'a gratifié d'un don; je l'ai exploité, affiné, peaufiné, travaillé, et j'en ai fait mon génie. Je ne suis pas un simple «écrivain», non, monsieur, je laisse ça à d'autres; je suis le Stradivarius du mot, un Paganini sémantique... Chaque université de ce bas monde devrait enseigner mon oeuvre, qu'en pensez-vous? Alors, à votre demande, je réponds OUI! Oui, bien sûr, je veux me joindre à votre coterie, et, le savez-vous, je me demande même comment je n'ai pas encore été invité? Ma petite taille fait que d'autres, plus grands (pas par le talent, certainement pas) se sont fait remarquer avant moi. Je suis bien heureux que mon meilleur ennemi, ce cher Gore Vidal, ne soit pas ici! Encore une fois, j'aurai vécu une expérience avant lui, pauvre garçon... En revanche, j'écrirai à mon ami Tennessee Williams et je lui dirai que vous l'avez oublié. Mais Tennessee n'existe que parce que Truman Capote l'a aidé à exister. Je compte bien régler quelques comptes ici et remettre les pendules à l'heure... Vous le savez, je suis le plus grand auteur (pas écrivain) que l'Amérique ait enfanté durant ce XXe siècle; je n'exagère pas, je suis la voix du Gotha, l'ami des stars, l'auteur de Petit Déjeuner chez Tiffany et de De Sang Froid... Ça n'est pas rien! Je suis Truman Capote, un nom que chaque foyer devrait chérir, car j'ai donné à la littérature américaine - et mondiale! - quelques chefs-d'oeuvre, des diamants ciselés avec génie. D'accord, je l'admets, je suis un peu orgueilleux, mais qui m'aimera mieux que moi-même? Qui dira jamais du bien de moi? Si je vous lisais seulement la liste des personnalités qui ont croisé ma route! Cela ressemble à un bottin mondain, je peux citer dix noms pour chaque lettre de l'alphabet, et j'ai vu que beaucoup d'entre eux tiennent déjà salon chez vous. Quel plaisir de les revoir... Marilyn, chère enfant, tu es radieuse! Je suis l'Oscar Wilde du XXe siècle, et vous n'auriez su ni pu tenir salon sans moi plus longtemps! Il aurait manqué une pierre précieuse à votre collection (ma langue fourchue me fait dire que j'ai aussi repéré du strass et de vulgaires cailloux parmi vos invités... comment faites-vous votre choix d'amis, cher monsieur?) Que je suis heureux donc de rejoindre votre famille... ma famille? J'étais un petit garçon sans attaches, constamment trimbalé chez une cousine puis chez une autre, attendant la visite toujours retardée d'un père qui courait après une fortune improbable et d'une mère qui s'est finalement suicidée... J'ai aujourd'hui une famille, et croyez-moi, je vais faire le nécessaire pour que vous soyez heureux et fier de me compter désormais parmi vous. Que pourrais-je apporter aux personnes qui m'écriront? Mon génie, mon sens de la phrase parfaite, mon expérience... Mais je veux surtout apprendre d'eux, puiser leurs connaissances, me délecter de leurs interrogations, combler mes vides autant que les leurs. Il y a longtemps que je n'ai pas écrit. Cela me fera du bien de me dégourdir les doigts! Je suis prêt à affronter mon public... pour l'éternité, ai-je failli dire! Bien à vous, Truman Capote |