Soyez franche!
       
       
         
         

meve_drama@hotmail.com

      Chère Juliette,

Dans la vie, on m'a toujours dit de vivre à fond, d'avoir mes opinions, de m'exprimer et surtout de vivre sans regret. Ne jamais regretter nos gestes ou nos paroles. Ce qui est fait, est fait point. Vivre sa vie sans jamais regretter une seule chose me paraît plus que difficile. Combien de fois on se dit, ah si j'avais fait cela à la place de... si je lui avais dit cette phrase au lieu de celle-là il...

La question que je me pose par rapport à vous et à votre histoire d'amour est celle-ci: sachant d'avance la fin de votre histoire à Roméo et à vous, seriez vous prête à recommencer intégralement votre aventure ou changeriez-vous quelque chose afin d'en rendre la fin moins tragique? Seriez-vous prête à revenir en arrière et à nier l'existence de Roméo ainsi que votre amour dans le but d'échapper au triste sort qui vous a été réservée?

Soyez franche!

Merci infiniment

Marie-Eve Charbonneau

 

       
         

Juliette Capulet

      Chère Marie-Ève,

Je viens d'apprendre récemment que cela risque de bien mal tourner pour Roméo et moi. Je voudrais naturellement qu'il en soit différemment. Je changerais donc tout ce qu'il faut changer, sauf une chose. Il n'est pas question que je retire Roméo d'aucune de ces destinées alternatives auxquelles nous rêvons toutes. La mort vaut mieux que de le perdre ou de ne pas l'avoir connu. Cette certitude sereine est avec moi depuis que nos regards se sont croisés. Mais je commence à comprendre que cela ressemble à de la fiction excessive à tes yeux. Je le sens fort bien en lisant ta lettre et celles de tes paires. Aussi, je te dois une explication.

De plus en plus, en échangeant avec vous, femmes du futur distantes de moi d'un demi-millénaire, je vous découvre prométhéennes, affranchies, affirmées, rétives, volontaires, en un mot: libres et sereines. Solidaires de mon amour, vous cherchez à y insuffler le souffle libertaire de votre temps. Cela ne se peut pas, cela n'est pas possible.

Je suis pétrie de désespoir comme vous êtes pétries de liberté. Je dois obéir à un ordre paternel qui a droit de vie ou de mort sur moi, qui s'entoure de spadassins brutaux qui pourraient n'importe quand percer ma nourrice et mes messagers d'un fer criminel sans que personne n'y trouve à redire. Quand Roméo m'a montré son visage, cela lui a coûté de se battre en duel avec mon cousin Tybalt, de le tuer et de s'exposer aux conséquences cruelles de la vengeance. Je n'ai que fort peu de choix, je suis ballottée par toute cette violence patriarcale qui me domine. J'ai autant de libre arbitre que toi, Marie-Ève, mais il est enfermé comme un petit oiseau effrayé dans ma cage thoracique et ne peut sortir que sporadiquement, dans le secret de ma chambrette.

Donc changer ma destinée, comme une femme de ton temps sait le faire, ne m'est pas possible. Je ne peux que refuser la portion de ma destinée qui violente mon intégrité. Et celle-ci nie le statut d'ennemi et donne le statut d'amant à un homme qui m'est tout. Pour ne pas transiger avec cela, même la mort me sera douce. C'est tout ce que je peux faire, mais je le ferai. La perte de l'intégrité de mon corps ne m'est rien car j'ai choisi, aussi librement que toi, de ne pas sacrifier l'intégrité de mon être profond à la brutalité et à la vénalité de Vérone...

Voilà. J'ai été des plus franches.

Juliette Capulet
         
         

meve_drama@hotmail.com

      Vous avez bien raison, chère Juliette.

Je réalise maintenant comment votre époque et la mienne sont bien éloignées. Nous sommes séparées par les années, mais surtout par nos mentalités. Je comprends très bien votre point de vue et je le trouve franchement honnorable. De nos jours, les gens sont tellement plus lâches puisqu'il est si facile de recommencer à zéro: «je n'aime pas le métier que je fais, c'est pas grave je recommence», «je ne trouve pas mon partenaire parfait, c'est pas grave je divorce!» Voilà pourquoi je vous considère comme une jeune femme très courageuse.

J'ai une autre question pour vous, en lien avec la dernière: sincèrement, malgré tout, auriez-vous mieux préféré vivre à mon époque, avec la technologie, la rapidité de vie, et tous les changements?

Merci infiniment pour votre réponse précédente.

Bien à vous

M-eve C.

 

       

 

       

Juliette Capulet

      Marie-Eve,

La seule chose que j'envie de ton époque est qu'on ne s'y bat plus en duel dans les ruelles des villes d'Italie pour un verre de trop ou la couleur d'un jupon de fripe. Mais on me rapporte que ton époque est terrible, avec des guerres dévastatrices, des armes à feu, des explosifs, des drogues dangereuses, des abominations qu'on fait faire aux enfants, des véhicules trop rapides qui prennent des vies, des nuages empoisonnés au-dessus des villes qui tuent les populations de mort lente, des clans rétifs et tentaculaires qui portent des noms étranges et rébarbatifs comme Pègre, Mafia, Entreprise...

Alors je ne sais pas, vois-tu. Entre les terreurs de mon époque et celles de la tienne, je me sens plus à l'aise avec une brutalité connue qu'avec une brutalité à découvrir... Cela ne te vexe pas, j'espère.

Accepte mes respects les plus intenses,

Juliette