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Juliette Capulet

     
   

Roméo et Juliette ce n'est pas la même chose

    Chère Juliette,

Je t'écris d'abord pour te dire mon admiration. On te met toujours sur le même plan que Roméo, mais moi, ce sont vos différences qui me frappent. D'abord, il est ton premier amour, alors que le contraire n'est pas vrai, puisqu'il voulait d'abord épouser Rosaline. Tu avoueras qu'il était tout de même un peu pressé. Sa jeunesse est toute de légèreté et d'inconscience, comme il le montrera, hélas, par sa négligence trop vite trompée par les apparences, alors qu'il aurait pu sauver votre amour. On a même l'impression que Shakespeare, quand il raconte vos aventures, est bien ironique avec le pauvre garçon: «l'amour n'est pas l'amour, qui change en rencontrant le changement» écrira-t-il plus tard dans un sonnet, en repensant sûrement à ce pauvre garçon.

Je ne crois pas que cela te serait arrivé dès le début de votre amour. Tu es d'une seule pièce. Par ailleurs, ta joie ne t'empêche pas de saisir la gravité de la situation. Tu sais même redresser le langage trop fleuri de Roméo en lui apprenant que parler d'amour est une chose sérieuse. Ainsi, alors qu'il veut jurer son amour par la lune, tu lui expliques que la lune est changeante, et que tu n'as pas besoin de promesse, ou qu'il n'a qu'à jurer par lui-même. L'amour ne s'explique pas, et puis Roméo a pour lui sa fraîcheur et son impétuosité. Mais, tout de même, sachant qu'il n'y a pas au fond que votre nom qui vous sépare, mais aussi votre personnalité, à ce qu'il semble, n'as-tu vraiment aucun regret?

Sans doute cette question n'est pas à la hauteur de la noblesse de ton caractère, et il me semble que je devine déjà la réponse.

Quoi qu'il en soit, je t'embrasse de tout mon cœur, belle Juliette, et j'avoue que j'écris tout ça peut-être un peu par jalousie.

M*


Le piquant paradoxe, cher Marc. Voici que vous aspirez à rendre hommage à ma dévotion en l'amour en dénigrant l'objet de ce dernier. Mais de m'avoir flattée au détriment de Roméo fonde l'incompréhension la plus brutale nichée au fond de votre compréhension si touchante et si documentée de l'amour de moi. Ouverte d'être si profondément comprise, je m'en referme aussitôt d'être ultimement l'intransigeante féale de celui dont vous étalez fort voluptueusement et bien outrageusement les faiblesses... Tant et tant que, roide et sèche, je vous demande, déjà à demi-indifférente: de qui êtes-vous donc tant jaloux? De Roméo ou bien... de moi? En effet, je n'ai absolument aucun regret.

Pouvez-vous en dire autant, vous qui voyez si clair en moi, vous qui avez deviné le tout de ma réponse?

Juliette Capulet


Eh, ma foi! Je n'ai sans doute que ce que je mérite, et lorsque je disais penser deviner un peu ta réponse, ce qui est à coup sûr quelque peu indélicat, c'est que je ne voyais pas comment une amoureuse fidèle et honorable pouvait réagir autrement qu'en m'envoyant dans les choux, ce que tu fais avec une admirable rapidité dont je te remercie.

Je te prie de bien vouloir m'excuser si tu as vu là une offense à ton amour, et je ne prétends certes pas te connaître. J'ai simplement dit ce que j'ai cru comprendre en lisant ce qu'un certain Shakespeare dit de vous, mais il serait sûrement le premier à dire qu'on a déjà bien du mal à se connaître soi-même.

Je m'incline et me tais donc désormais, oh ma belle, et vous souhaite tout le bonheur possible (cela dit, fais gaffe quand même. Il est vraiment du genre à faire des boulettes, mais bon je me tais, je me tais).


Cher Marc,

Vous me citez le Shakespeare de 1595 et c'est bien, c'est pleinement légitime. Mais gardons quand même à l'esprit le fait que Shakespeare a tiré mon histoire d'un de ces poèmes narratifs intitulé «Tragical History of Romeus and Juliet» écrit en 1562 par Arthur Brooke. Ce dernier a tout pompé d'une nouvelle de Matteo Bandello écrite en 1554 (d'où la date de ma présente signature). Matteo Bandello tient lui-même son précieux avoir d'un certain Luigi da Porto qui, dans son «Istoria novellamente ritrovata di due Nobili Amanti» donne à mon histoire sa forme moderne en introduisant les noms Romeus et Giulietta et en nous installant à Vérone (d'où mon présent lieu d'existence). Vous n'êtes certainement pas sans savoir qu'avant cela, nous nous appelions Mariotto et Gianozza et que notre drame avait lieu en 1476 à Siena, sous la plume d'un dénommé Masuccio Salernitano qui, lui-même, a tiré le gros de son inspiration de différentes sources populaires dont le fil se perd dans un passé encore plus fumeux...

Eh oui, bel ami, être fictive a ses petits dégradés imprévus. Il faut savoir faire avec.

Alors restons sereins et soigneusement distants face à la «lettre» de toutes ces foisonnantes choses. Gardons aussi simplement à l'esprit que je n'aime pas Roméo par noblesse, comme vous semblez le prétendre, mais par pure folie. Et ces quelques vulnérabilités que vous lui découvrez, possiblement à raison, ne sont aptes qu'à intensifier l'ardeur de cette folie. Avisez vous-en... avec ou sans le script shakespearien au fond de votre petit cœur badin.

Juliette


Eh bien! Voilà qui n'est pas pour dissiper les mystères de nos amants! L'amour a décidément mille facettes...

Merci en tout cas de votre réponse et portez-vous bien, taquine Juliette.

M*