Le sénat |
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| Votre majesté, Vous avez, paraît-il, nommé sénateur votre cheval. Qui cherchiez-vous à provoquer exactement? Avez-vous réussi? Croyez-vous à la démocratie? |
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| Salut à toi. Mon cheval sénateur? Pauvre Incitatus! Je ne voudrais certes pas lui imposer la compagnie de tous ces gorets en laticlave. Plus sérieusement, il est vrai que j'avais lancé une pique, un soir, en menaçant de nommer Incitatus consul. Mais c'était uniquement pour rabattre le caquet de quelques politiciens prétentieux. Je voulais leur faire comprendre que, à en juger par le travail qu'ils fournissaient, mon cheval lui-même pouvait les remplacer sans problème. Bien entendu, ce n'était qu'une farce. Tu sais, bien des bruits cavalent sur mon compte, à Rome ou ailleurs, et sont, en général, le fait de plaisanteries que j'ai lancées un peu fort. C'est l'un de mes grands défauts: je ne sais pas me taire et j'adore faire des niches. Sais-tu, par exemple, que l'on a dit que j'avais installé un lupanar dans ma maison et que j'y prostituais les femmes de la noblesse ? Si je te disais d'où viennent ces ragots... Tout simplement parce que j'avais fait prélever un impôt sur le revenu au sein de certaines professions, dont les prostituées. Il n'y a pas de raison qu'elles y échappent, ce serait injuste envers les autres corps de métier. Une plaisanterie a donc couru: «Caligula prend de l'argent aux putes, Caligula est un "leno"». De bouche à oreille et de fil en aiguille, je suis donc devenu un "maquereau". Quelques déformations ont fait le reste et me voilà, en l'espace d'un mois, l'heureux propriétaire d'une maison close imaginaire sur le Palatin! J'espère seulement que des voyageurs n'ont pas pris ces ragots pour argent comptant et n'ont pas entrepris le voyage jusqu'à Rome juste pour voir le lupanar en question... Bref, tout ça pour te dire de te méfier des bruits. Non, Incitatus ne figure pas dans les fastes consulaires mais il est vrai que j'ai menacé, en plaisantant, de l'y inscrire. Je suis... ah! comment dites-vous? Ah oui ! Une grande gueule. J'adore plaisanter. Pour ce qui est de la démocratie, je trouve ce concept quelque peu simplet. Qu'est-ce qu'un boulanger ou un cordonnier peut savoir de la politique? Peut-on faire confiance, pour diriger un empire, à des gens qui acceptent d'abandonner leur droit de parole en échange de pain et de jeux? Et encore, s'ils votaient! Ne crois pas que je suis un tyran. Un despote, certes, mais pas un tyran (les deux mots sont loin d'être synonymes). J'ai bien essayé d'intéresser le peuple à la politique. J'ai toujours oeuvré pour le bien du plus grand nombre. Par exemple, lors de mon accession à l'empire, j'ai retiré certains droits de vote aux sénateurs pour les rendre à la plèbe. Mais j'ai été obligé de les leur retirer à nouveau... ils ne votaient pas! Ça les ennuyait, ils avaient mieux à faire. Résultat: les nominations n'étaient pas faites. Je crois qu'un premier citoyen, père de la patrie, doit oeuvrer pour le bien de son peuple, cela parfois malgré lui. Va expliquer à un homme affamé qu'il est nécessaire de dépenser des millions de sesterces pour lever des armées aux frontières! Il ne comprend pas que des milliers de gens peuvent mourir, si nous sommes envahis. Et qu'il mourra de faim quand même... fatalement. Mais, attention, je ne suis pas non plus d'accord avec la plupart des sénateurs, lorsqu'ils affirment que les hautes fonctions doivent échoir à des nobles uniquement, des romains de vieille souche, comme c'était le cas avant que je ne remplace Tibère. J'ai d'ailleurs fait beaucoup pour que ce ne soit plus le cas. Moi-même, je travaille avec des affranchis dans mon cabinet, d'anciens esclaves que les sénateurs méprisent et qui sont pourtant plus compétents qu'eux. Des Italiens mais aussi beaucoup d'Égyptiens, de Germains, de Gaulois et de Grecs. La valeur d'un homme n'a rien à voir avec son statut ou sa couleur de peau. Mais, pour en revenir à la démocratie, elle présente un inconvénient de taille, et c'est pour une raison similaire que je déteste travailler avec le sénat. C'est que, dans une décision collective, chacun protège, avant tout, ses propres intérêts. Pas ceux de l'empire. Trop de chefs ralentissent l'exécution d'une oeuvre parce qu'ils veulent en tirer le plus grand bénéfice pour eux-mêmes ou leur amis. La décision ne doit appartenir qu'à un seul homme (conseillé par des spécialistes, bien entendu) qui la prendra pour le bien du plus grand nombre. Un seul homme qui pourra taper du poing sur la table et dire: "On y va! ". Voilà ce que je pense. Porte-toi bien Gaius |