Lettre d'acceptation
de Caligula
à l'Éditeur
       
       
         
         

Caligula

      L'empereur César Auguste, arrière-petit-fils du divin Auguste, petit-fils de Tibère César, grand pontife, doté de la puissance tribunitienne, consul, à Sinclair, salut.

Par tous les Dieux, ce que ces formules sont pesantes quand je suis contraint de les écrire moi-même ! La prochaine fois, si je n'ai pas un secrétaire sous la main, je me contenterai de "Gaius à Sinclair, salut". Oui, je sais que "Gaius", ça surprend, les gens m'appellent souvent "Caligula". C'est vraiment un manque flagrant de savoir vivre. Mon prénom est "Gaius". "Caligula" n'est réservé qu'aux intimes parce que c'est un surnom plutôt humiliant pour un adulte. Pourquoi ? Tu aimerais qu'un inconnu t'appelle "p'tite godasse", toi ? Ça fait sérieux pour le maître de l'empire...

Bref... Puisque, selon toi, Sinclair, ce type de lettre n'a rien de complexe, je m'y plie. Que n'ai-je le talent de mon père, le grand Germanicus, pour l'écriture (je suis bien plus doué pour l'art oratoire). As-tu lu le poème de mon père sur les constellations ? Superbe ! Au besoin je te le ferai remettre via le... comment dis-tu, dans ta langue ? Capitaine ? Je crois que c'est ça. Via le capitaine de l'une de mes galères qui doit partir de Misène dans deux mois. Mais revenons-en à l'affaire qui nous occupe. Sais-tu, Sinclair, que ce rassemblement de personnalités qui peuvent s'exprimer en toute liberté et répondre aux questions de curieux m'amuse follement ? Il faut dire que je m'ennuie comme une huître, à Rome. Je passe mes journées entre cérémonies religieuses, réceptions d'ambassades, travail de cabinet et autres fadaises tout aussi exaltantes. Et le pire c'est de devoir à tout instant contrôler mon langage et mes gestes. À mon âge, je devrais être bien loin de tous ces tracas. Tu imagines ! Consul à 26 ans ! Et empereur par-dessus le marché. C'est pas une vie... enfin, je n'avais pas choix. C'était ça ou la mort et je n'allais pas laisser ce plaisir à mon cousin Gemellus. Sans compter que Tibère m'a laissé l'empire sans même m'expliquer comment le gérer... Et le sénat ! Que te dire du sénat... tu imagines une porcherie recouverte de dorures envahie par des cochons en toge qui ne savent que te lécher les doigts pour que tu leurs donnes toujours plus de nourriture ? Eh bien, tu vois, dans ce cas. Si tu avais pu les entendre hurler à la mort quand j'ai proposé de donner des jeux, ce matin ! Pour ramasser des sesterces, ils sont toujours partants mais quand il s'agit de s'en délester, c'est une autre histoire. "Nous ? Dépenser de l'argent pour la plèbe ? Hors de question !" Je ne sais pas ce qui me retient de leur ratatiner la face à coups de sandales cloutées ! Ahhh ! Je les déteste.

Je ne peux m'étendre plus longtemps, ma soeur Agrippine vient d'arriver avec son nouveau né, le petit Lucius. Il est moche comme un pou, cet enfant. Roux et gros comme son père, Aenobarbus. D'un autre côté, je le plains. Avec une mère comme ma soeur, il n'est pas rendu. Si elle était un homme, il y a longtemps qu'elle m'aurait fait éliminer pour prendre ma place. Agrippine est aussi ambitieuse qu'elle est jolie. Drusilla, mon autre soeur, (j'en ai trois : Agrippine, Drusilla et Livilla), me conseille de me méfier d'elle.

Bon, cette fois j'arrête vraiment d'écrire ou Macro, mon préfet du prétoire, risque de lire ce courrier. Si c'est le cas, je suis encore bon pour un sermon. "Un empereur n'étale pas sa vie en public et moins encore avec des individus qui ne sont pas de son rang !" "Fais ci, fais pas ça, surveille ton langage..." Il m'énerve, lui aussi, mais il m'énerve...

Allez, porte-toi bien, Sinclair, et que les Dieux te soient favorables.

Caligula