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Cadichon
Cadichon

     
   

Lettre à un âne épistolier

   

Cher Cadichon,
 
J'ai appris par mon amie Sophie de Réan que tu étais arrivé sur Dialogus et que tu avais apprécié la correspondance que nous entretenions Sophie et moi. J'ai arrêté de lui écrire pour l'instant faute d'avoir quelque chose à lui raconter mais ne t'en fais pas, je ne l'oublie pas et je lui ai promis de lui écrire dès que j'en aurais la possibilité. Sophie est bien bonne et elle m'a toujours répondu fidèlement. Tu dis que c'est elle qui t'a convaincu de correspondre sur Dialogus. Comment l'as-tu connue?
 
J'espère avoir de tes nouvelles bientôt, Sophie avait l'air enchantée de ton arrivée sur Dialogus et je serais heureuse de faire la connaissance de son ami Cadichon l'âne savant.
 
Amicalement,

Francine


Chère Mademoiselle Francine,

Vous me faites l'honneur d'être ma première correspondante du cercle des bons amis de
Dialogus, et j'ai grand plaisir à faire votre connaissance. Bien sûr, j'en sais davantage sur vous que vous sur moi, puisque j'ai lu les lettres que vous avez échangées avec ma petite amie Sophie.

Comment je la connais? C'est bien simple! Quand j'étais un pauvre âne errant, un jour que je me désolais dans un pré au hasard de ma solitude et de ma pauvre queue blessée dans une aventure que je vous conterai si vous voulez une autre fois, puisque vous n'avez sans doute pas lu mes humbles
Mémoires, bien oubliées en votre temps, je suppose...

Hum... Pardonnez, Demoiselle Francine, je digresse, je digresse, l'âge en est la cause.

Reprenons. Alors, donc, que je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les hommes, je sentis une main douce me caresser... Allons bon! Me voilà reparti, Mademoiselle, à conter toute ma vie! Il faut me pardonner, je suis un épistolier débutant.

Pour faire court: je rencontrai dans ce pré le bon petit Jacques, et sa soeur Jeanne, qui me menèrent à la bonne grand-mère, laquelle voulut bien me garder au château de la Herpinière. Bientôt je fis connaissance, à l'occasion d'une mémorable partie d'ânes, de tous les autres petits enfants: Camille, Madeleine, Élisabeth, Henriette (de vraies petites filles modèles) Pierre, Henri et Louis (de bons enfants). Camille et Madeleine me présentèrent bientôt leurs amies: Marguerite, et cette aimable Sophie qui ne les quitta plus à partir de ce temps -vous savez bien pourquoi, ah la pauvre petite!

Je me liai plus particulièrement avec Sophie car je vous avoue qu'elle et moi nous nous ressemblons étonnamment: nous souffrîmes bien des malheurs et fîmes bien des sottises, avant de nous assagir lorsque nous fûmes mieux aimés.

Bien heureux de compter en vous une nouvelle amie, chère Francine, je vous envoie en pensée de douces graines de pissenlit.

Cadichon, grand ami des plus aimables demoiselles.

Cher Cadichon,
 
Je te remercie pour ta réponse. Excuse le temps que j'ai mis pour t'écrire, je suis bien occupée en ce moment. Dès que j'en aurai l'occasion, je me replongerai dans tes mémoires. Je les avais lues il y a quelques années, mais je dois t'avouer que j'ai oublié une bonne partie de tes aventures. Ne t'en fais pas, tes Mémoires sont encore bien connues et lues par de nombreux enfants qui les apprécient beaucoup d'ailleurs. Je t'écrirai encore bientôt. Et tu sais, je préfère qu'on me tutoie, tu peux en user avec moi comme tu en uses avec Sophie.

Salue-la pour moi si tu la vois, je ne l'ai pas oubliée, je lui écrirai encore, à elle aussi.
 
Amicalement,

Francine

Cher Cadichon,

Je t'écris à nouveau, comme promis. J'ai terminé la relecture de tes Mémoires, hier, j'ai beaucoup apprécié. Tu sais, moi aussi, je suis espiègle, tout comme toi et Sophie. Il est vrai que vous avez de nombreux points en commun. As-tu revu les maîtres de Mirliflore? Vis-tu toujours avec tes petits maîtres? Ils ont dû grandir depuis le temps de tes Mémoires, si je me fie à Sophie.

Merci pour tes graines de pissenlit; de mon côté, je t'envoie en pensée des épluchures de pommes de terre avec du sel, comme tu les aimes.

Amicalement,

Francine

Bien chère Francine,

Hum, pardonnez-moi, mais aux pelures de pommes de terre, disons que je préfère maintenant les pommes de l'arbre! Je sais bien que j'ai prétendu avoir des goûts simples dans mon chapitre III, mais si je n'étais pas tourmenté par la gourmandise dans mon jeune temps, j'ai troqué depuis le péché d'orgueil contre celui-là. Et bien sûr le sel est toujours, par tous, apprécié à l'écurie; mes compagnons et moi-même vous en remercions vivement.

Vous me demandez des nouvelles des maîtres de Mirliflore: ils ont fini par s'installer à Laigle, si je ne m'abuse. À ce que je sache, le père y ferait le maître d'école -il sait bien lire et compter- et son fils serait l'apprenti du forgeron. En ce qui me concerne plus précisément, je ne vis pas avec mes petits maîtres, mais chez leur grand-mère, ma bonne maîtresse, toujours au château de la Herpinière, où ils viennent fréquemment séjourner. J'ai écrit mes
Mémoires l'hiver dernier seulement (j'ai expliqué cela dans ma lettre d'acceptation), ce n'est pas si vieux, et la Sophie qui vient me visiter parfois avec Camille, Madeleine et Marguerite est plus vieille de deux ans seulement que celle avec laquelle vous devisez sur Dialogus. C'est une des petites surprises amusantes que nous réserve cette correspondance à travers le temps!

Mes oreilles s'écroulent sur mes paupières, chère Francine, il est temps pour moi de vous quitter. Avec un petit ronflement discret et une amicale pensée à votre intention,

Cadichon, vieil âne dodelinant du chef, et qui dort déjà debout


Cher Cadichon,

C'est tout de même étrange que tu aies écrit à Sophie alors qu'au moment où elle reçoit ta lettre, elle est deux ans plus jeune que lorsque tu l'as rencontrée. Si tu préfères les pommes de l'arbre, je me fais un plaisir de t'en envoyer en pensées. Moi aussi, j'aime bien les pommes.

Mon cher Cadichon, tu ne dois pas être aussi vieux et mal en point que tu veux bien le dire, le meilleur moyen de ne pas vieillir, c'est de toujours penser qu'on est jeune. Je suis certaine que tu cours encore aussi vite qu'un cheval et, même si tu avais perdu un peu de vitesse, ton esprit, lui, n'en a point perdu, ce qui fait de toi non seulement un âne savant, mais un âne sage...

Amicalement,

Francine

Chère Francine,

Ai-je vraiment dit que j'étais mal en point? Décidément je perds la mémoire! Vieux, je ne puis le nier. Quand à galoper, il y a longtemps que je n'en ressens plus le besoin: c'est une chose que l'on fait parce que l'on est soit jeune, soit vaniteux, soit effrayé, soit obligé par son cavalier. Autant de choses qui sont loin derrière moi. Quant à Sophie, elle a reçu ma lettre alors qu'elle me connaissait depuis peu (Camille et Madeleine l'ont menée voir leur grand-mère dès le début de son séjour chez les Fleurville), mais nous avions déjà sympathisé et elle a été la première à me parler de Dialogus.

Au moment où je vous écris, je la connais pour ma part depuis deux ans! Si je n'ai pas expliqué cela correctement, c'est que j'étais bien somnolent quand j'ai terminé ma lettre hier soir. N'oublions pas non plus que ce que vous avez pu lire dans mes mémoires a été, je le sais, en partie remanié par ma maîtresse, à la demande de son éditeur, et il se peut que certaines choses ne coïncident plus.

Enfin, à partir du moment où quelque chose traverse le temps, il ne cesse d'y avoir des curiosités comme celle-là. Je sais même comment cela s'appelle, car je vous avoue que je profite largement de la documentation que Dialogus met à la disposition de ses personnalités: c'est un paradoxe temporel, voyez-vous!

Très content de moi, je signe derechef:

Cadichon, âne savant