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Cher Cadichon,
Je suis ravie de te voir sur Dialogus.
En fait, je me posais dernièrement une question, et qui sait,
peut-être pourras-tu m'aider à y répondre.
Penses-tu que l'on puisse juger les gens sur le comportement qu'ils
adoptent vis-à-vis des animaux? Que dire de quelqu'un qui dit
préférer la compagnie de son chien, chat ou âne
à la compagnie de ses semblables? Crois-tu que le fait de ne pas
respecter un animal est inhumain? A-t-on le droit de mieux traiter son
animal que ses propres enfants? Quel est, à ton avis, la
différence principale entre un animal et un humain? À
part le fait d'avoir une conscience, bien sûr.
J'arrête avec les questions... il y a en a déjà pas
mal pour un début, et je me réjouis de pouvoir
connaître ton opinion sur ce sujet.
Bien à toi.
Florence
Ma chère Florence,
Je vais faire avec toi comme avec Francine et te tutoyer
d'emblée, puisque ma foi tu as commencé ainsi: je me mets
à la mode de votre temps. Ce n'est pas trop difficile pour moi,
entre animaux le vouvoiement n'existe même pas. Je suis un peu
embarrassé de voir que j'ai pour toi la stature d'un philosophe
quelque peu psychologue, je ne suis après tout qu'un moraliste
animalier, et n'ai écrit que de modestes Mémoires, un peu
il est vrai pour montrer que la vanité et l'égoïsme
ne m'ont rien rapporté de bon dans l'existence.
À ta
première question: «Penses-tu que l'on puisse juger les
gens sur le comportement qu'ils adoptent vis-à-vis des
animaux?» je ne répondrai pas sans la modifier. Je
remplace le mot «juger» par «apprécier»,
si tu veux bien.
Tu demandes donc cela à un âne... qui ne peut
apprécier les gens autrement, figure-toi! Si tu veux que je me
mette à la place d'un être humain -essayons- tu
sous-entends alors que les gens traitent les animaux d'une façon
différente de celle qu'ils réservent à leurs
semblables, n'est-ce-pas? Et toujours si j'essaie de rendre clairs les
sous-entendus que je crois déceler dans ta phrase, les gens
seraient plus conformes à leur nature propre dans leur relation
à l'animal parce qu’hypocrites ou soucieux de respect humain
dans leurs relations sociales ou personnelles? C'est une théorie
qui se tient mais que je n'ai personnellement pas eu l'occasion de
vérifier. N'oublie pas que notre temps et notre
société diffèrent. Mon expérience à
moi c'est que les fermiers qui battent leurs animaux battent aussi
leurs valets, leurs femmes et leurs enfants. Leur brutalité
n'est proportionnelle qu'au degré de fragilité de ceux
qu'ils frappent -ils évitent, s'ils sont un peu soucieux de
leurs intérêts, d'estropier leur souffre-douleur. Les plus
avisés évitent les coups, qui rendent les gens sournois
et peu volontaires au travail et les bêtes rétives et
anxieuses (cela peut les empêcher de profiter). Celui qui frappe
le fait en général poussé par la colère, et
la colère est d'autant plus grande chez l'homme qui se sent
impuissant à influencer le cours des choses, à modifier
selon ses voeux le monde autour de lui. Il est vrai que dans ce cas il
peut être plus prudent, si l'on craint les coups, de frapper un
animal sans défense que de chercher noise au forgeron du
village.
Je mettrai un peu à part les questions de
l'éducation et du dressage, qui selon les cas peuvent amener des
sanctions physiques, mais le bon éducateur et le bon dresseur
n'ont que faire de violence en général. Madame
Zoé, la chatte du presbytère, a élevé de
façon irréprochable le petit Périclès,
notre favori à l'écurie. Il est fort pétulant et
je sais que sa mère ne l'a pas toujours convaincu en soufflant
et crachant: une rapide fessée a parfois sanctionné de
grosses bêtises ou simplement un comportement insupportable.
Parfois la violence apparaît parce que malheureusement
l'éducation de départ a été violente. Le
gros César, le cheval qui sert aux courses diverses des
domestiques de la Herpinière a reçu un jour de Bouland,
le palefrenier, une rossée mémorable pour avoir mordu le
bras de Marion, la fille du jardinier, dans un moment d'humeur. Je ne
puis blâmer Bouland: si César avait mordu ainsi le petit
Jacques (Marion, elle, est robuste et bien charnue!) il lui aurait
arraché le bras! César sait maintenant que pareil
comportement le met en danger lui-même.
Voilà une longue réponse chère enfant, je vais aller maintenant faire une sieste au soleil du parterre.
Je répondrai à tes autres questions en plusieurs lettres, si tu me le permets!
Cadichon, affamé des rayons du soleil nouveau
Cher Cadichon,
Je te remercie déjà pour ta réponse, et j'attends
la suite avec grande impatience. C'est très agréable de
lire et découvrir ta grande sagesse.
À très bientôt pour un partage de réflexion.
Florence
Ma chère Florence,
Me voici tout revigoré à la fin de cette belle
journée fraîche mais ensoleillée; je me sens, du
coup, moins vieux, moins sage, plus expéditif, et mes
réponses à tes autres questions seront plus rapides.
Allons droit au vif du sujet. Je n'ai pas été très
honnête avec toi. J'ai bien vu que tu n'avais pas lu mes Mémoires,
et j'en ai un peu profité pour jouer les ânes très
sages: toujours ma vanité stupide qui resurgit. Eh bien
voilà, j'ai été violent et méchant
moi-même, ce qui fait que je ne suis pas la meilleure personne
à consulter là-dessus. Je ne regrette pas vraiment
d'avoir cassé le nez, deux dents et le poignet à la
fermière, ma première maîtresse: elle m'avait
tellement rossé que je ne pouvais plus penser qu'à me
défendre. Un âne de bât n'est pas un saint martyr,
tout de même! Mais j'ai entraîné exprès un
pauvre garçon dans les épines pour qu'il s'y
déchirât, et je l'ai jeté ensuite dans la boue,
parce que je l'avais jugé égoïste et vaniteux. Quand
on a jugé on se croit le droit de condamner, alors qu'on est
seulement en train de faire soi-même une mauvaise action.
Voilà pourquoi, depuis ce jour là, je n'aime plus trop
l'idée de juger quelqu'un. Bien, me voici confessé.
Revenons à tes questions: «Que dire de quelqu'un qui dit
préférer la compagnie de son chien, chat ou âne
à la compagnie de ses semblables?».
-C'est ce que dit Paul (un de mes jeunes maîtres) quand ses
cousins turbulents l'empêchent de travailler et qu'il veut la
paix pour faire ses versions grecques et latines. Il vient à
l'écurie et nous passons alors des moments délicieux...
et, petit secret, c'est ainsi que je connais un peu les philosophes de
l'antiquité! Mon préféré c'est
Épicure, tu ne trouves pas qu'il a plus un nom d'âne que
d'homme? Donc ces gens-là doivent vouloir la paix. Pour un
moment ou pour toujours, car si pour eux ça ne s'est pas bien
passé dans leur vie, avec les autres êtres humains, ils
n'en attendent plus rien que du mauvais et préfèrent un
animal de compagnie.
Autre question: «Crois-tu que le fait de ne pas respecter un animal est inhumain?»
-Ah, non, non, très humain au contraire. Ce sont des anges sur
terre comme les petits Jacques et Jeanne, qui respectent les
animaux!»
«A-t-on le droit de mieux traiter son animal que ses propres enfants?»
-Drôle de question, que veux-tu dire? Je ne connais pas les
textes des lois à ton époque, à la mienne on a le
droit de tuer son âne, même si c'est stupide et mal vu,
mais pas son enfant, même si c'est un odieux criminel.
Après... il n'est pas utile de bourrer son enfant d'avoine ou de
faire coucher son âne dans un petit lit blanc, ça ne leur
conviendrait pas.
Sinon, tu veux dire qu'il y a des gens qui aiment mieux leurs animaux
que leurs enfants? Alors cela revient un peu à la question
précédente. Et s'ils mettent leurs enfants en danger,
cela veut dire qu'ils ne connaissent pas leurs devoirs envers leurs
semblables. Ils ne connaissent que leur bon plaisir. Alors comme
l'amour des animaux est parfois plus facile à vivre que celui
des enfants, qui critiquent, le plaisir des parents est peut-être
de favoriser l'animal dont l'amour est plus simple, moins
décevant. Bon, c'est une théorie car je n'ai jamais
rencontré d'exemple de ce que tu me dis. Et ce drôle de
trait de caractère n'est peut-être pas lié aux
animaux. Ma bonne vieille maîtresse m'a fait lire sur ce sujet
une pièce que je te recommande: Tartuffe.
Il y a là un homme qui en préfère un autre
à toute sa famille, parce que cet autre homme lui montre une
forme d'amour plus facile à vivre. Mais Tartuffe est en
réalité un hypocrite qui trompe le maître de
maison, ce que ne ferait pas un animal.
Hi-han, demoiselle Florence, et si vous alliez dans votre petit lit
blanc tandis que je m'écroule dans la paille fraîche?
Cadichon, âne philosophiquement épuisé
Mon cher Cadichon,
Je te remercie beaucoup pour ton message, et surtout pour m'avoir dit
la vérité. Non, en effet, je n'ai pas lu tes
mémoires, mais si tu es sur Dialogus, c'est que tu as des choses
à dire, c'est le principal. Et quand un animal veut parler, je
suis la première à l'écouter.
Ainsi donc, toi aussi, tu as été méchant parfois
intentionnellement... Eh bien à cette confession, je te
répondrai: heureusement! Pourquoi? Parce que je n'ai pas la
stupidité de croire que le monde peut être parfait, que ce
soit chez les animaux ou chez les humains, c'est bien pareil.
Tu parles de ta vanité. En réponse à cela, je
dirai simplement que parfois la vanité permet cette sensation
indispensable d'exister, et de faire ainsi sortir et mettre en valeur
son «moi» intime. Je ne pourrais donc pas te jeter la
pierre, car je sais combien parfois il est nécessaire de se
jeter quelques fleurs... Nous sommes actuellement dans un monde
où si l'on manque de confiance en soi, on se retrouve à
la merci des dominateurs et des manipulateurs. Et crois-moi, il y en a
beaucoup.
Concernant tes réponses à mes questions, je dirai que
dans l'ensemble, je suis parfaitement d'accord avec toi. Sur le sujet
des gens qui préfèrent leurs animaux et qui les
respectent plus que leurs propres enfants, moi je pense que ce sont des
personnes qui ont peur d'aimer et d'être aimées, ou
d’être mal aimées en retour. Il y a toujours moins de
risques à aimer un chat ou un chien qu'un enfant. Il n'y a
aucune rébellion à affronter! Il y a aussi des pays dans
le monde où certains animaux sont sacrés, et d'autres
pays encore où les femmes sont traitées encore plus mal
que l'animal domestique. L'échelle des valeurs est loin
d'être la même partout. L'injustice guette. Mais que faire?
Parfois, suite à certaines déceptions, nous serions
tentés de nous couper de notre monde d'humains, mais c'est une
solution de facilité qui ne résout rien. Donc, à
mon avis, ceux qui disent préférer les animaux aux
humains sont des lâches ou des paresseux qui ne croient plus en
l'avenir de l'Homme. Et ça, c'est grave, car c'est la raison
actuelle de notre monde à la dérive!
Bref.... Tu vois que ce sujet est bien vaste, n'est-ce pas?
À bientôt, Cadichon.
Florence
Chère Florence,
Nous ne passons guère de temps sur terre. Si certains
préfèrent la solitude (car c'est cela, la compagnie des
animaux) aux turbulences de la société et de la famille,
pourquoi les traiter de lâches ou de paresseux? S'ils refusent de
s'occuper des enfants qu'ils ont faits, je comprends que tu sois en
colère contre eux. Mais ce n'est pas toujours par cruauté
ou indifférence et ce n'est pas le cas de tous.
Ma bonne vieille maîtresse a beau adorer ses petits-enfants,
qu'elle est soulagée de retrouver la tranquillité et la
sérénité de la Herpinière une fois qu'ils
sont partis! Chacun vaque assez tranquillement à ses occupations
et si l'on ne veut voir personne de la journée c'est assez
facile car chacun connaît sa place et sa tâche. La
liberté d'aller et venir en société sans
déranger les autres et sans être condamnés par eux
quand on ne leur a rien fait de mal, c'est précieux pour bien
vivre ensemble, pourquoi devrions nous être tous pareils? Ce
genre de grief, («... ceux qui disent préférer les
animaux aux humains sont des lâches ou des paresseux qui ne
croient plus en l'avenir de l'Homme.») est une
généralité que je ne ferais pas, personnellement.
Cela ressemble bien à cette façon, qui me fait peur, de
juger et condamner ce qui ne nous regarde pas toujours. Il est mal de
tuer et de torturer: ce peut être une
généralité. «Il est mal de dire qu'on
préfère les animaux aux hommes» n'est pas pour moi
une généralité acceptable. Il est cruel de lancer
à son enfant qu'on lui préfère le perroquet,
certes! Je me souviens de la mère de Pauline qui croyait que la
pauvre enfant me préférait à elle, parce que
Pauline ne savait pas bien s'expliquer et que sa mère
était jalouse, et rêvait d'être aimée plus
que tout par sa fille. Elle l'a jugée très mal, et rendue
ainsi bien malheureuse. C'est compliqué de parler de l'amour
sans y mêler les intérêts de la jalousie et de la
souffrance. Il vaudrait mieux ne pas juger l'autre, cela
n'empêche pas bien sûr d'avoir un avis circonstancié
sur une question quand elle se pose! «Oh le vilain maître
d'école qui dit qu'il préfère ses vers de terre et
les poissons de la rivière à la compagnie des hommes du
village à l'auberge, après le travail!».
Allons, j'arrête ici car je commence à te taquiner et je ne sais pas si tu prends bien la raillerie!
Bien à toi
Cadichon, âne taquin
Tiens, tiens... j'ai comme l'impression que tu essaies de tester mes zygomatiques, toi...
Je vais te dire une bonne chose. Dans mon optique, chacun vit sa vie
comme il veut. Je ne juge personne, même si j'en ai l'air. Mais
là où le bât blesse, c'est à partir du
moment où une personne souffre d'une liberté qui a
été prise par un tiers, alors qu'elle n'avait absolument
rien demandé. Tu me comprends? Je suis pour la liberté
totale, cette liberté que même l'esprit ignore et qui est
parfois encore ignorée par beaucoup.
L'animal était un prétexte à la réelle
question que je ne cesserai de me poser. Quand je regarde le monde, je
ne comprends pas que l'être humain puisse être aussi
mauvais envers ses semblables. Ce sont toujours pour les mêmes
prétextes, à savoir l'argent, le sexe et le pouvoir. Je
ne supporte pas la vision de la souffrance infligée, gratuite.
J'ai même, récemment, donné une définition
à la méchanceté: «c'est lorsque quelqu'un
est au courant d'une faiblesse d'un de ses congénères, et
qu'il profite de cette connaissance pour enfoncer l'autre dans son
sentiment d'infériorité». C'est cela la vraie
méchanceté... Socrate disait également qu'on
faisait le mal par ignorance. C'est souvent vrai...
Bref... j'ai fait quelque peu dévier le sujet. Excuse-m'en d'avance.
Florence
Très chère Florence,
Dit ainsi, je puis t'affirmer que nous sommes en complète
harmonie de pensée, et que tu me parais plus attachante que
jamais. On voit bien, à ta rébellion, que tu es une vraie
jeune fille, et non un âne; car pour la gent asine le bâton
est le propre de l'homme, et dans mon âge tendre je croyais
même qu'il en formait une extension naturelle, comme à moi
les sabots. Ma race est résignée, voilà pourquoi
sans doute, en plus de l'âge qui nous sépare, je reste
plus cynique que toi.
Tu me dis en substance que
«l'homme est un loup pour l'homme». Certains ont
critiqué cet adage au prétexte que le loup tue pour se
nourrir et non par cruauté. Cependant tu en renouvelles le sens
en disant que la méchanceté «c'est lorsque
quelqu'un est au courant d'une faiblesse d'un de ses
congénères, et qu'il profite de cette connaissance pour
enfoncer l'autre dans son sentiment d'infériorité».
Car le point commun ici entre le loup et l'homme n'est pas en effet
leur motivation mais la technique qui consiste à choisir comme
victime le plus faible, pour ne pas prendre de risques. Triste
pensée.
Vus ainsi, les hommes méritent bien qu'on leur préfère l'animal innocent, parfois, tu ne trouves pas?
Cadichon, âne pessimiste
Mon cher Cadichon,
Je ne crois pas que tu sois plus cynique que moi, même si tu es
plus âgé. Le cynisme est une façon d'aborder les
choses, qui permet de prendre en même temps de la distance
vis-à-vis d'elles. Être cynique, c'est refuser de se dire
que l'on est déçu du monde et de ses semblables,
être cynique c'est ériger une barrière
vis-à-vis de l'Autre.
Il y a une très grande différence entre le loup et
l'homme. Car tout d'abord, le loup est un animal, et la certitude,
c'est que les animaux n'ont pas de conscience du bien et du mal
(à part toi, très cher ami!). S'il attaque les plus
faibles, cela reste dans la logique car il serait ridicule qu'il tente
de s'approcher d'un autre animal plus fort que lui.
Pour l'homme, c'est différent. Si moi, Florence, je suis au
courant qu'untel s'est fracturé récemment le poignet et
qu'il ne faudrait pas lui serrer la main trop fort, et que je le fais
quand même, je suis méchante. Mais si, dans le même
cas, Cindy, qui n'est pas au courant lui serre la main, eh bien ce ne
sera pas de la méchanceté de sa part, car elle ne savait
pas qu'elle faisait du mal en agissant ainsi.
J'ai chassé le pessimisme de ma vie, pour choisir le
réalisme. La lucidité acquise à travers les
années m'a fait bien souffrir, et me fait souffrir encore.
Voilà peut-être encore une autre origine de mon cynisme et
de ma dureté.
J'ai actuellement une seule certitude, qui peut se vérifier
très souvent. Dans la vie, on récolte ce que l'on
sème. La vie, Cadichon, est une sorte de boomerang qui finit
toujours par revenir à nous. La question finale est toujours de
savoir de quoi on avait chargé son boomerang... de bien? de mal?
d'intentions malhonnêtes? d'amour?
Pour ma part, je crois que j'aurai peur de mettre tout mon amour dans
un animal, car j'aurai l'impression de perdre un temps précieux.
Je suis passionnée par le genre humain, et pour moi, la vie est
une sorte de théâtre où chacun joue son rôle.
Bien sûr, il y a les drames, les joies, les pleurs... J'aime
tellement voir le monde évoluer, les gens bouger. Mon but: ne
surtout pas perdre une minute de cette contemplation. Et pour cela,
j'ai besoin de beaucoup de solitude et de silence. J'essaie de faire de
ma vie un poème, comme me l'a appris mon mentor, Aragon.
Et toi, Cadichon, te rends-tu compte de tout cela?
Florence
Ma bonne petite Florence,
Relis mieux ce que j'ai écrit sur le loup; ta remarque y est
incluse. Et je ne suis pas sûr qu'il n'y ait un brin de
contradiction dans ta définition du cynique qui refuserait de se
dire déçu du monde et de ses semblables et qui en
même temps érigerait une barrière vis-à-vis
de l'autre. Du moins si nous définissons la barrière
comme quelque chose de négatif et non comme la limite mise
à l'intimité.
Quand à l'amour exclusif pour un animal, sur lequel tu reviens,
je pense que tu évoques en fait la conséquence et non la
cause d'un type de rétraction vis-à-vis du reste de
l'humanité. Je ne crois pas qu'en l'absence d'animal la personne
à laquelle tu sembles penser, théorique ou réelle,
serait plus ouverte aux autres.
Finalement, je crois que je suis plus optimiste que toi, ma douce
enfant. Je te souffle quelques chatouillis dans le cou pour t'entendre
rire aux éclats.
Cadichon, âne en paix
Cher Cadichon,
Tu
as tout à fait raison dans tout ce que tu dis. On voit là toute
l'expérience que tu as de plus que moi, et tu me montres, à cette
occasion, le chemin que j'ai encore à parcourir, car mon raisonnement
est encore bien fragile.
Parfois, je voudrais être forte, mais
je ne le suis pas, je voudrais tout savoir, mais je m'aperçois que je
ne sais pas, je voudrais tout réaliser, mais je ne le peux pas. C'est
peut-être cela la vie: la balance entre ce qu'on veut et ce qu'on
peut...
Florence (réaliste malgré elle)
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