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Cher Cadichon,
À quoi occupes-tu tes journées? Comme tu le sais sans
doute déjà, j'étudie la musique, ce qui remplit
beaucoup mes journées, mais je suppose qu'en l'absence des
petits-enfants de ta maîtresse, tu dois parfois t'ennuyer.
Heureusement qu'il y a ta correspondance!
Je ne vois pas quoi ajouter pour aujourd'hui. Je te salue donc et te dis à bientôt!
Amicalement,
Francine
Ma très chère Francine,
Comment j'occupe mes journées? Tu le vois, ma chère
enfant, je lis et j'écris. Quel bonheur de savoir ses lettres!
Je n'en remercierai jamais assez ma bonne maîtresse. Comme tout
équidé, je passe aussi un certain temps à mes
repas et à grignoter les friandises que l'on m'apporte. Je me
promène aussi. Bouland, notre palefrenier, me met toujours
dehors quand il fait nos litières: j'ai l'autorisation de
divaguer, car j'ai appris à ne toucher à aucune
plantation du parc. D'ailleurs, j'ai aussi l'autorisation de brouter,
cela garde le gazon bien tondu. Brouter est une occupation qui peut
durer un temps infini. À la vérité, je sors
à peu près autant que je veux. Je ne suis attaché
en aucun cas et dispose dans l'écurie d'une large stalle
ouverte. Quand reviennent les beaux jours, l'écurie est ouverte,
j'entre et sors à volonté. En hiver, comme en ce moment,
si j'ai envie de ressortir après ma promenade matinale, il me
suffit de lancer un braiement discret quand j'entends passer quelqu'un
dehors, et l'on m'ouvre aussitôt. Au retour, je me plante devant
la porte de l'écurie et je patiente sous l'auvent, quelqu'un
finit par m'apercevoir et me fait rentrer. Je suis patient, très
patient. On devrait dire «Patient comme un âne».
Bien à toi ma Francine, je souffle sur ta joue l'odeur un peu fade du gazon de l'hiver, mêlée à celle plus épicée de la belle avoine.
Cadichon, retraité heureux
Cher Cadichon,
Je dois avouer que je partage ta passion pour les lettres. Moi aussi,
j'aime bien lire et écrire, c'est sans doute pour cette raison
que j'aime autant entretenir de longues correspondances avec mes amis.
En ce qui me concerne, je ne broute évidemment pas, je dois donc
occuper mon temps autrement s'il m'en reste un peu de libre. La
correspondance occupe une bonne partie de ce temps.
Je ne peux malheureusement pas t'envoyer d'odeurs aussi plaisantes que
celles que tu m'envoies, mais je te fais parvenir en pensée un
peu de la chaleureuse ambiance qui règne à l'école
où j'étudie. La bonne humeur règne aujourd'hui et
je profite de ce temps libre pour t'écrire. Je dois
malheureusement te laisser parce que des classes m'attendent...
Amicalement,
Francine
Chère Francine,
Ah le bonheur de la jeunesse studieuse! Profite bien de ce beau temps!
Si je me souviens bien, tu étudies la musique, ma belle enfant,
et tu joues du piano? Je serais curieux d'entrevoir la belle ambiance
qui règne, dis-tu, dans ton école: je suis très
sensible à ces impressions-là et aime m'imaginer tout un
monde, surtout très différent du mien.
Aujourd'hui, un petit rayon de soleil pour toi et une brise aigrelette,
fraîchement cueillis sur la plate-bande qui court le long du mur
sud de la Herpinière, mon solarium favori!
Cadichon, âne du matin.
Cher Cadichon,
Aujourd'hui, il n'y a pas de classes parce que nous sommes un samedi.
Je peux cependant te décrire l'atmosphère
générale de mon école, celle qui règne
d'habitude.
Il y a toujours des cours, à différents moments de la
journée. Selon l'instrument et le niveau, les
élèves assistent à différentes classes. Je
crois que tu savais déjà cela, je l'avais expliqué
à Sophie. En général, les classes sont
plutôt petites et nous nous entendons tous très bien. Nous
travaillons, bien sûr, mais nous trouvons le temps de plaisanter,
les classes sont instructives et plutôt agréables. En
dehors des classes, nous travaillons les différentes
matières musicales et nous exerçons à notre
instrument dans différents locaux, lorsqu'ils sont libres. La
pratique est libre, nous travaillons seuls ou en groupe, le travail
personnel est laissé à notre discrétion. C'est
pourquoi nous sommes habituellement de bonne humeur. Lorsque nous
sommes fatigués, nous pouvons nous reposer, nous travaillons de
la manière qui nous convient le mieux.
L'endroit que je préfère est le salon des
étudiants. C'est un petit appartement pourvu d'une cuisinette,
d'une table et de fauteuils. Nous y prenons nos repas lorsque nous
voulons, dans nos moments libres, à quelques différences
près selon nos horaires et nous nous y retrouvons souvent pour
nous reposer discuter de choses et d'autres ou tout simplement
retrouver la compagnie de nos camarades. L'école que je
fréquente est un endroit très vivant, les
élèves circulent entre les classes, les locaux de
pratique et le salon, parfois pressés, parfois pour le simple
plaisir de se promener. Dans le salon, les rumeurs de conversations,
les rires et parfois les confidences, près des salles de
travail, les belles mélodies et les erreurs car il faut bien en
faire...
En effet, je joue du piano. Je suis une apprentie organiste, vois-tu.
J'étudie l'orgue et le piano parce qu'avant d'étudier
l'orgue, j'ai passé par le piano que j'aime bien d'ailleurs,
c'est pourquoi j'en joue encore quoiqu'il n'ait pas ma
préférence.
Je t'envoie aujourd'hui le chant des oiseaux qui annoncent l'arrivée du printemps en Amérique...
Amicalement,
Francine
Chère Francine,
Ainsi tu n'es pas une petite fille, comme mon amie Sophie, mais une
vraie jeune fille! Tu as donc appris à lire et écrire
depuis longtemps puisque ton école te prépare à un
métier. Serais-tu novice ou religieuse pour apprendre à
jouer de l'orgue, et ton école serait-elle un couvent? Ou
alors... j'espère ne pas t'offenser, mais est-ce que cela
signifie que les jeunes filles de bonne famille de ton temps peuvent
apprendre un métier sans que leur réputation en souffre?
Je ne suis pas sûr que ce serait une mauvaise chose... Entre
nous, si ma pauvre maîtresse avait pu exercer une profession au
lieu de n'avoir que le mariage pour perspective, je crois qu'elle
aurait été plus heureuse, car elle a du caractère
et besoin d'indépendance. Je te quitte: notre chaton,
Périclès, me demande d'aller jouer au pré, car si
le temps est couvert il fait doux, il n'y a pas de vent et il ne pleut
plus.
Je t'envoie l'écho de son miaulement cristallin (il a une toute
petite voix timide) et la bonne odeur saine de son petit
derrière (propre comme un sou!) aux douces franges couleur de
vieil ivoire et qu'il me pousse en ce moment avec insistance sous les
naseaux.
Cadichon, l'ami des félins
Cher Cadichon,
En effet, mon école me prépare à un métier.
Je ne suis ni novice ni religieuse et mon école n'a rien d'un
couvent. Par contre, j'ai déjà étudié dans
un couvent ou plutôt un collège où toutes les
élèves étaient externes, si je peux l'expliquer
ainsi. À mon époque, les filles travaillent, tout comme
les garçons, il y a peu de femmes qui restent au foyer. Tous les
enfants, de bonne famille ou non vont à l'école et
peuvent apprendre un métier de leur choix si leurs
capacités le leur permettent. J'ai choisi le métier de
musicienne, c'est pourquoi les études sont longues. Après
le couvent, je fréquente maintenant une école de musique.
Si j'ai choisi l'orgue comme instrument, c'est tout simplement par
goût, parce que j'aime cet instrument. Heureusement pour ta
maîtresse qu'elle a trouvé le bonheur de
l'écriture, écrivain est considéré comme un
métier aujourd'hui, nous pouvons donc presque dire qu'elle est
avant-gardiste.
Moi aussi, j'aime les félins. Seulement, aujourd'hui les chats ne sortent pas, il pleut à verse...
Je t'envoie une odeur bien particulière aujourd'hui, celle du
temps des sucres en Amérique du Nord. La sève des
érables est bouillie pour en faire un sirop bien sucré et
avec l'arrivée du printemps, on procède à la
fabrication de ce sirop. Je ne suis pas allée à
l'érablière depuis l'an passé mais je t'envoie
cette odeur de mémoire, elle ne s'oublie pas aisément.
Amicalement,
Francine
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