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Salut Hank!
Je ne peux pas te parler beaucoup de ton œuvre (tu dois la
connaître assez bien comme ça), vu que je n'ai lu qu'un de tes livres, «Pulp»,
qui m'a fait pleurer comme une gargoulette pendant une tirée! Rien que pour
ça tu as droit à mon respect le plus profond.
À part ça, est-ce que tu
pourrais me dire si tu as des nouvelles du vieux John Fante? Je crois que toi et
moi on l'aime vraiment beaucoup, et tous les deux vous m'avez ouvert deux
univers formidables, une nouvelle vision de la littérature et de la vie. Alors
c'est génial.
On se voit quand tu veux,
vieux!
Amicalement,
Camille
Salut Camille,
Enfin, quelqu'un qui me pose une question sur Fante.
Tu me dis que tu ne me parleras pas beaucoup de mon œuvre car je la connais
mieux que personne. C'est bien ça, c'est concis et ne flatte personne,
j'aime bien. Rien que pour ça, je t'aime déjà. Qui t'a dit que j'aimais beaucoup
Fante? Qu'as-tu lu de lui?
Si j'ai des nouvelles du vieux John? Tu
devrais savoir que Fante est mort il y a maintenant presque dix ans. Et comme la
vie après la mort est quelque chose qui ressemble à de la moulée pour cathos,
alors non, je n'ai pas de nouvelles récentes de lui. Tout ce que je peux te
dire c'est que nous nous sommes rencontrés deux fois, au début des
années quatre-vingts. La première fois alors que le diabète lui faisait la
vie dure au Motion Picture and Television Hospital. Je me souviens très bien de
cet hôpital car baptiser un endroit d’un tel nom, un endroit où les gens qui s’y
trouvent peuvent crever, est aussi ridicule que d’inscrire sur une pierre
tombale «Pas de colporteur s’il vous plaît».
J'avais les jambes molles
avant d'entrer dans sa chambre; j'allais rencontrer John Fante, quarante ans
après que les premières lignes de
son roman «Ask the dust» m'avaient
complètement chamboulé, moi et l'idée que je me faisais des romanciers et de la
littérature. Enfin. Enfin quelqu'un capable d'appeler un chat un chat, enfin un
écrivain capable d'écrire des lignes comme une torpille fendant l'océan
juste avant d'atteindre sa cible, capable de cracher sur ce qui sent
mauvais sans craindre les puristes du langage. Enfin, un chien capable
non seulement de montrer les dents mais aussi de mordre dans le gras de
la cuisse. Enfin, quelqu'un capable de parler de cul sans
l'idéaliser.
Enfin, quelqu'un capable de crier.
Moi, j'avais les
jambes molles. Lui, n'en avait plus; les toubibs venaient de lui amputer les
deux jambes à cause de cet enfant de chienne de diabète. Sur son lit d'hôpital,
intubé, il m'a demandé une cigarette. Et il m'a dit que le sentiment d'amertume
était la pire calamité de l'humanité.
Ce putain de diabète dont il
souffrait l'avait rendu aveugle et maintenant il en était à se faire charcuter
la moitié du corps pour pouvoir quémander quelques années de plus à ces enculés
de Dieux. C'était au tout début des années quatre-vingt, son talent
d'écrivain était oublié de tous depuis longtemps. Lui et sa femme Joyce
vivaient pauvrement. John Martin, mon ami et éditeur de chez Black Sparrow
Press, à qui j'avais fait découvrir Fante quelques années auparavant et qui
avait organisé notre première rencontre, a accepté de republier Ask the
dust. Pas pour me faire plaisir, non madame. Parce que lui aussi avait été
jeté par terre par le talent de cet homme. Les ventes ont décollé. Ça a permis
au vieux John et à sa femme Joyce de vivre confortablement les quelques années
avant qu'il ne crève.
La deuxième fois? Un an après sa sortie d'hôpital,
dans un resto de San Pedro. Nous avons bu du vin. Pas évident de regarder deux
orbites mortes, de questionner deux trous noirs qui ont déjà été des supernovas.
Pas du tout évident de regarder ce qui t'a fait respirer dans le passé et ce
que sera ton futur: du vide.
Je vais maintenant aller me pieuter.
Beaucoup trop d'émotions à écrire sur Fante. Et légèrement saoul.
Je ne
t'embrasse pas. Je pue de la gueule.
Buk
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