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Anonyme
écrit à

Charles Bukowski


Auto-destruction


   

Hey Buck!

Plus Gonzo que les Gonzo sans le vouloir... Même Burroughs ou Thompson ne t'arrivent pas à la cheville!

Je voudrais savoir... Est-ce que tu te sens de la même espèce que Scott Fitzgerald ou Kennedy Toole?

Un homme qui s'amuse à mettre en scène son auto-destruction, qui met le profond et le superficiel sur le même plan pour mieux se rire
de lui-même... Est-ce que le sang des dandys désabusés a coulé dans tes veines?

Je t'embrasse, mon vieux Buck, et je pense qu'on se trouvera un jour ou l'autre là haut... Avec Cass... et les autres.


Salut à toi qui ne signes pas ton nom. Gonzesse? Ça m'intéresserait de savoir à qui je cause.

Dis donc, t'en poses des questions. T'en fais des références: Burroughs, le Gonzo, Fitzgerald, Toole, les dandys... T'aurais pas oublié Hemingway, Walt Disney et Mao par hasard? Une vraie pizza all dressed ton courriel.

Pour commencer, je ne sais pas si tu l'avais remarqué, mais je me suis toujours tenu loin de tous ceux qui se réclament du mouvement beat, même si les journalistes et les critiques ont tenté de me coller cette tendance au cul. Je ne les emmerde pas ces beats; j'en ai rien à chier, je ne cadre tout simplement pas dans le décor, eux et leur philosophie à la con, leur dope de merde. Coïncidence, voilà. Eux et moi sommes de la même époque par pure coïncidence, c'est tout. Comme Jésus-Christ et Ponce Pilate. Voilà pour Burroughs.

J'avais vingt ans lorsque Fitzgerald est mort. Si je me sens de la même espèce que lui? Tu rigoles? Non, et pour plusieurs raisons, à 
commencer par le simple fait qu'il avait un talent naturel que je n'ai jamais eu. Je crois qu'il est né écrivain; je suis devenu écrivain et si tu veux savoir, je me considère avant tout comme un poète. Les romans, et dans une moindre mesure les nouvelles, m'ont permis de rentabiliser ma plume, de payer le loyer, d'acheter de la boose, that's it. Et puis merde, la chienne de vie n'a jamais voulu reconnaître le talent qu'il avait. Tu veux savoir ce qui nous différencie moi et Fitzgerald? Alors moi, j'ai soixante-douze ans ans, je vais aux courses de chevaux tous les jours, sauf ceux où la diarrhée m'oblige à rester à la maison, j'écris sur un Mac que Linda m'a offert (c'est génial ce truc!), je bois du vin rouge que seuls les riches peuvent se payer. Lorsque je crèverai, je serai enterré dignement, selon les règles de l'art, il y aura un tas de connards qui engouffreront des saucisses cocktail, des sandwiches, qui boiront du vin et de la bière en se vantant à gueule-que-veux-tu de m'avoir connu. Tous ces gens retourneront ensuite à la maison, auront une soudaine envie de déféquer, allumeront la veilleuse et iront se pieuter en se disant que la soirée fut magnifique, excellents ces sandwiches. Alors que Fitzgerald est mort incognito ou presque, pauvre comme Haïti. J'ai la satisfaction de vivre mes dernières années à faire ce qui me plaît alors que lui, il a crevé en écrivant des scénarios pourris pour Hollywood. La seule chose qui nous rassemble, c'est que toute notre vie, l'alcool nous a fait produire.

Toole? Entendu parler. Sans plus.

Mon auto-destruction? La mise en scène de mon auto-destruction? Arrête de déconner, je ne suis qu'une ridicule particule de cette gigantesque comédie qu'est l'évolution de l'humanité. Car l'humanité entière s'auto-détruit, mon vieux, pas seulement le vieux Buk. L'humanité comme un virus qui se propage sur la terre, qui détruit tout sur son passage, qui suce les entrailles de la terre comme un morpion sondant un cul, qui harnache les rivières pour produire l'énergie nécessaire pour chauffer l'eau d'une piscine creusée les mois d'automne. Éclaire-moi, n'est-ce pas ce bon vieux Céline qui a déclaré vouloir vivre jusqu'à deux mille ans pour voir crever l'humanité? Je n'ai rien à ajouter. Auto-destruction? Avec quelle substance? L'alcool? Le pétrole? Le capitalisme? Et toi ma poule, tu carbures à quoi? Qu'est-ce qui te permet de respirer et qui sera la cause première de ta mort?

Moi aussi je t'embrasse. Non, on ne se retrouvera jamais là-haut; à moins que ta chambre ne se trouve à l'étage...

Buk

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