La révolution surréaliste |
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| Cher Monsieur Breton, Quel est votre sentiment sur l'actuelle exposition intitulée «La révolution surréaliste» qui se tient au centre George Pompidou? La dite exposition fixe pour ne pas dire enferme le surréalisme dans une historicité plus que discutable à savoir de 1924 à 1943! Des poètes comme Duprey, Lebrun, des peintres comme Camacho, Toyen sont donc de fait exclus. Quelle est votre appréciation sur ce point? D'avance merci, F.Pascaud |
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| Cher Monsieur, Je réponds sans plus tarder à la question que vous posez et qui porte sur mon sentiment à propos de l'actuelle exposition intitulée: la Révolution Surréaliste. Je me contenterais de déplorer avec vous une volonté qui tend à enfermer le surréalisme, telle une curiosité de musée, dans une époque, opération qui tendrait à faire penser qu'il est, de ce fait, plus mort que vivant. En ce qui concerne l'exposition elle-même, qui concerne le surréalisme des années 20 jusqu'à l'exil aux États-Unis auquel nous furent contraints, mes amis et moi-même, début 1940, je ne puis que vous dire qu'elle est la continuité d'un souci constant des critiques qui, depuis 1922, n'ont cessé d'annoncer la mort du surréalisme malgré son incontestable portée sensible et ceci à cause même de son pouvoir toujours inquiétant. Devenus plus habiles, ils se rangent désormais à la règle bourgeoise qui n'a de cesse de chercher à «récupérer» ses ennemis les plus actifs afin de les réduire, d'une manière ou d'une autre, au silence. Pour certains, le surréalisme sera toujours meilleur mort que vivant. En effet, cette réduction chronologique ne tend à rien moins qu'à occulter sa portée idéologique, le réduisant à des faits historiques sans aucune valeur. La cause est entendue. Il est certain que restreindre le surréalisme à une époque donnée (et par-là même à tenter d'en contenir les éventuels et dangereux débordements) travaille à en réduire le champ véritable. Mais ceci ne devrait pas nous alarmer outre mesure puisque nous savons que, malgré cela, la pensée surréaliste, bien souvent déclarée morte, a continué à donner naissance à des expositions et à marquer son temps par des prises de positions politiques audacieuses avant de tracer à perte de vue la ligne de la modernité, américaine notamment, comme nous avons pu le constater avec les úuvres de Rothko, Pollock, MotherwellÖ et de tous ceux qui, aujourd'hui encore, se réclamant ou non du surréalisme, n'en sont pas moins ses héritiers. Cela seul suffirait à démontrer que le champ d'investigation qui est le nôtre s'est encore considérablement agrandi. À ce propos, l'absence de Toyen à l'exposition, que vous mentionnez, peut être mise au rang des sombres activités de la critique réductrice puisque son úuvre tendrait à démontrer les pouvoirs du surréalisme au-delà des frontières de la France, au même titre que les artistes précédemment cités. Ne nous trompons pas. Cette absence est loin d'être fortuite quand elle fige une pensée que certains voudraient marquée du sceau final et qui est, plus que jamais, vivante, telle le talisman enseveli qui dort toujours sous la terre. Loin de nous affaiblir, ces jeux nous laissent garants de l'importance toujours actuelle des idées surréalistes et de leur caractère vivace. Une exposition telle que la conçoivent les surréalistes est d'abord une entreprise de démolition et le surréalisme ne s'est jamais reconnu dans un ensemble d'úuvres, qui plus est d'une période donnée. Une quelconque exposition artistique ne saurait refléter les activités et encore moins la pensée surréaliste car ici il est moins question d'art que de combat, ce dernier ne pouvant en aucun cas se réduire à une question d'esthétique, masquant pour toujours l'interrogation véritable, dont je dénonce d'ailleurs les dangers depuis 1930. Cette ombre jetée ne fait que nous montrer un nouveau signe de l'agonie de la culture gréco-latine dont le surréalisme n'est pas un des acteurs mais l'outil de démantèlement le plus actif dont les coups n'ont cessé jusqu'à aujourd'hui de retentir. J'ajoute que le surréalisme, à ses origines force de subversion, s'est manifesté sporadiquement à toutes les époques et dans tous les pays, qu'on ne peut lui assigner ni fin ni commencement. Dans des siècles, sera surréaliste tout ce qui visera à l'émancipation de l'esprit, non seulement par les moyens de la poésie et de l'art mais également par les visées politiques. Je rappellerais, à ce propos, l'urgence de la redécouverte, qui ne saurait tarder, de la pensée de Fourier. La dépolitisation actuelle du débat qui a cours autour de l'exposition parisienne est une autre façon d'occulter la portée du surréalisme, le réduisant à un simple mouvement artistique. Enfin, la vision réductrice, pour le moins, du surréalisme, et qui n'est le fait que de quelques sphinx aujourd'hui encore trop ardents, nous rappelle le pouvoir agonisant d'un monde bourgeois miné de son intérieur. Ce moribond est formé d'un ensemble de misérables, gardiens de la critique et du commerce, conspirant à donner une importance à des expressions qui n'ont rien à voir avec la pensée et les problèmes «intérieurs» de la vie et qui n'ont de cesse de fomenter une éducation anti-poétique. Ceux-là ont la bêtise de me penser assez loin pour croire pouvoir me prendre enfin dans leurs filets, comme si je ne savais plus me défendre. Je n'y vois là rien de moins que la manifestation d'une hostilité qui n'a jamais cessé et qui tenterait de me réduire en me récupérant mort ayant échoué dans son entreprise à m'attraper vivant. Mais cela ne devrait empêcher les idées venues jusqu'à nous des conceptions modernes de la poésie, de la révolution et de l'amour. Et je crois encore que nous sommes sur ces points en quelque progrès, puisque l'intérêt pour l'occultisme et la pensée ésotérique, la résurgence de tous les anciens mythes, malgré beaucoup d'enfantillages et de préoccupations abstraites, que le surréalisme n'a cessé de proposer de façon plus ou moins implicite, nous permettent d'entrevoir, aujourd'hui enfin, une forme élaborée de libération. Ces idées n'ont jamais été aussi vivantes que pendant ce début de millénaire qui se présente comme éminemment sensible. André Breton |