L'espérance
       
       
         
         

rezaau@intnet.mu

      Cher Monsieur Brel,

Vous arrive-t-il de croire en l'espérance? Ne croyez-vous pas que pour pouvoir espérer il y a un prix à payer? Pensez-vous comme moi que déjà pour pouvoir espérer il faut persévérer, et au prix de quelles souffrances et de quelles privations parfois?

Croyez-vous encore qu'un jour il soit possible de «vivre debout» et de sortir enfin de l'ombre pour nager dans le soleil du bonheur?

Pourriez-vous vous-même encore y croire? Pourrez-vous encore essayer de me résoudre à y croire? C'est qu'après avoir écouté l'une ou l'autre de vos chansons, j'ai «le coeur en cendres». Cependant il en ressort que je ne peux m'empêcher de les réécouter encore et encore. Je vous accorderai que j'ai toujours eu la lucidité à fleur de peau.

Croyez-vous que les femmes peuvent avoir des rêves elles aussi? Croyez-vous qu'il peut leur arriver de partir afin de poursuivre ces mêmes rêves, qui sait afin de mieux revenir un jour, qui sait, comme vous-même?

Merci d'avoir été patient. Mon intention n'était cependant nullement de me plaindre. «La vie ne fait pas de cadeau» comme vous-même le savez si bien.

Elvire

 

       
         

Jacques Brel

      Elvire,

Croire en l'espérance risque de figer l'espoir. Il faut plonger dans l'espoir résolument, sans croire aveuglément, bêtement agenouillé...
Les creux de vague font partie du courant. Pas de creux, pas de crêtes. Quand il y a plus de creux que de crêtes, il faut changer d'océan.
La vie a besoin d'eau, nous dit-on.
Voilà pourquoi la vie est généralement nuageuse avec éclaircies et orages plus ou moins occasionnels.
Arrêter de naviguer, c'est faire naufrage.
Le parti pris de la lucidité est aussi nécessaire que douloureux.
Toute réalité a d'abord été rêvée.

Bon vent.

Brel
         
         

rezaau@intnet.mu

      Cher Monsieur Brel

Je tenais à vous assurer que je n'ai point peur des tempêtes. C'est même en effet la sorte de temps que j'affectionne. Ce que j'essaie d'éviter ce sont les écueils qui me mènent tout droit aux naufrages. (Il est vrai qu'il y a Naufrage et naufrage, me direz-vous encore.) «La vie a besoin d'eau», et là encore j'abonde dans votre sens.
Bien sûr, qu'il ne faut pas rester bêtement assis, qu'il faut aller explorer les îles et autres atolls, afin de se permettre de vivre avec dignité ses choix et ses idéaux, mais parfois il faut savoir se retrancher le temps qu'il faut, afin de mieux servir ces mêmes choix et idéaux, sans avoir à prouver quoique ce soit. Parce que dans la vie il faut savoir faire avec les conneries des autres. Et avec leurs guerres qui sans qu'on s'y attende nous atteignent indûment et de manière indigne. Je sens, si vous me permettez cette réflexion, que vous avez quelque peu perdu de vue les vivants et le méandre et les voies de leurs bêtises incalculables, pour ne pas dire les sine qua non dont parfois ils nous ligotent. N'oublions pas leur esprit retors, (excusez si je vous semble excessive, je vous maintiens que je pèse mes mots), et n'oublions pas non plus les mirages de piège qu'ils nous concoctent afin de mieux nous piéger. C'est qu'ils en arriveraient à violer les toiles qu'ils nous tissent depuis toujours pour de nouvelles. Ces gens-là ne respectent rien. Ils ne sont même pas fidèles à eux-mêmes. Est-ce que je vous surprends beaucoup, dites? Cela n'exclut nullement que dans un délai certain, même si tout à fait insidieux, je suis absolument certaine que la Vie finira par reprendre ses droits. C'est qu'en matière de gens qui détiennent un certain pouvoir, les nouvelles que nous recevons d'eux sont tellement filtrées qu'on n'en connaît que le bout de l'iceberg, et encore ils nous refilent que ce qu'ils veulent bien nous laisser croire, et entre nous, ce qui est sûrement déjà périmé.

Permettez-moi cependant de vous rassurer quant au nombre de pièges dont j'ai toujours su me tirer d'affaire.
Je ne nie pas le fait que j'ai dû garder un profil bas souvent, mais n'est-ce pas d'une certaine distance qu'on apprend à mieux étudier le genre humain, et puis qu'est-ce qu'un profil bas peut-il diminuer à l'être qui se connaît, je vous entends me dire? Je voulais vous dire que même si souvent j'ai ancré mon voilier je l'ai fait par choix et en restant tout à fait intègre à moi-même. Et encore une fois, je reconnais le fait que je vais devoir changer d'océan, car le mien, vraiment...
Je vous trouve un être humain remarquable. Et je maintiens que, qui sait, nos voiliers peuvent se rencontrer dans l'infini des océans que nous serons à même de voguer, un jour...
Mes amitiés

Elvire

 

       
         

Jacques Brel

      Ravi, chère Elvire, d'avoir pu vous servir de sextant. On n'évite pas les tempêtes, on s'y prépare.

Bon vent,
Brel
         
         

rezaau@intnet.mu

      Cher Monsieur Brel,

Je vous remercie encore une fois de m'avoir répondu. Permettez-moi de vous avouer que notre petit contact radio... hem, vous voyez ce que je veux dire, eh bien, ça me fait grand plaisir.
J'espère ne pas trop vous ennuyer en voulant partager ces quelques anecdotes avec vous, mais je trouve qu'elles reflètent tellement les vagues et les troubles dont sont tributaires les réalités de notre époque, que je n'ai pu me retenir à passer outre. Imaginez que dans un conflit de nos jours, les gens ne respectent plus les engagements qu'ils ont contractés avec untel ou bien unetelle, mais qu'ils manipulent autrui et qu'à travers moult chantages les uns plus sordides que les précédents, qu'une tierce personne ne peut contourner malgré elle, ils finissent par réussir, sans réussir à corrompre la personne en question dans les grandes lignes, (encore une chance, dans ce cas un record quasi exceptionnel), à saper les résolutions dont ils s'étaient eux-mêmes portés garants d'honorer. Imaginez ensuite, qu'ils se servent de leurs anciens contrats, avec tout ce que ceux-ci impliquent de conditions ainsi que toutes les réalités qui les sous-tendent comme d'autant de leurres qui leur servent à tendre leur tout nouveau piège. Avouez que leurs infamies ne connaissent aucune limite, mais tel est réellement le cas, dans ce cas précis. Vous trouvez que les gens qui ne respectent pas leur engagement premier sont méprisables, je ne vous le fais pas dire. Encore un synonyme du climat qui prévaut dans notre époque. Je serai heureuse d'avoir un commentaire de vous à cet égard, au-delà des époques et d'autres réalités. Je vous suggèrerai, moi, de garder le large et de me promettre de ne pas revenir faire ne serait-ce qu'une pirouette et de vous garder de ces eaux troubles. Comme je le disais, ces mêmes énergumènes n'oseraient jamais défier «Les Lois», leurs méthodes étant surtout terriblement insidieuses, et comme moi-même et les gens de ma sorte, ils ne peuvent nous surprendre, ils fomentent des plans vides de menace. En tous les cas, rien qui ne puisse nous empêcher de larguer nos amarres indéfiniment, soyez-en tout à fait rassuré (mais ne l'oublions pas, même si la menace n'est que conditionnelle et provisoire, Dieu sait qu'ils n'en demeurent pas moins tordus, pour autant.)
Eh bien! j'espère que comme moi, vous les laisserez brailler et broyer... ce que bon leur semblera. Et, il n'y a rien qui pourrait me rendre plus heureuse. Il m'importe de savoir ce que vous ressentez en lisant ces lignes. Lignes de vie, cette curiosité. Parfois, à travers nos larmes et nos soupirs, il nous incombe de tendre nos efforts dans le même sens, avec pour seule consolation la certitude qu'on ne peut pas se tromper en gardant toujours le nord...
En espérant que partout ailleurs d'autres amarres se détachent, à travers le monde chaque seconde que Dieu fait, et en espérant qu'on puisse garder le contact radio de loin en loin, en attendant de voguer de meilleures latitudes. Que Dieu nous donne la force de ne pas perdre patience, au delà de nos petites et grandes misères. En attendant qu'est-ce que l'espace-temps pour les très bons souvenirs que sont vos chansons. J'espère seulement ne pas donner l'impression d'être une drôle de paranoïaque et encore moins de vouloir me plaindre ou de me faire plaindre. Salut.
Bien à vous

Elvire

 

       
         

Jacques Brel

      En effet, la bêtise peut déferler.
Vous avez donc raison d'être méfiante.
Mais les amarres sont faites pour être larguées.
Larguons.

Brel
         
         

rezaau@intnet.mu

      Cher Monsieur Brel,

Je tiens à vous remercier de m'avoir répondu. Et quelle réponse! Venant de vous, remarquez, je n'en attendais pas moins.

J'ai pu comprendre tout de suite tout ce qui n'allait pas dans ma vie profonde grâce aux quelques mots que vous m'avez si gentiment envoyés et qui me sont aussi précieux que je les trouve illuminants.

Il est vrai que l'âme, de son côté, mettra plus de temps à digérer ces mêmes choses qui nous foudroient par leur pertinence, d'autant qu'elle se donne le temps de sonder ses propres gouffres avant d'atteindre sa vérité dans la pure langueur et la nonchalance. Autant elle redouble de sûreté devant ses anciens démons qu'elle ne double le délai qui lui vaudra de s'en libérer définitivement, car le monde ne sommeille-t-il pas par manque d'imprudence? (Et je fais grand cas de ne pas être une illuminée.) Il est vrai aussi que, souvent, les délais nous sont imposés.

Je ne désespère cependant pas d'aller de l'avant avec mes engagements et mes projets. Car n'est-ce pas là le conseil que vous me proposez dans votre réponse et vu par moi à travers mon propre vécu? Qui sait, à l'heure des bateaux (et à mon heure, à moi), si nos mâtures ne se croisent un jour au gré des océans, car c'est bien de faire naufrage ou pas dont vous me discourez. Et vous avez sûrement raison. Mais c'est de plongée qu'il me faut et non de trop de discours, si je me souviens bien. Alors en avant toutes!

Elvire