Caro
écrit à

   


Georges Brassens

   


Y a tout à l'heure 25 ans d'malheur, mon vieux tonton...
 

    Très, Très cher Tonton Georges,

Je n’ai même pas eu le courage de lire les messages de mes petits camarades, car je sais que j’en aurais pleuré.
Parce que tu m’as élevée au même titre que mon père, qui, tu le sais, t’aime autant que moi.
Parce que tu as réussi à chanter mon âme avant même que j’en aie une,
Parce que tu m’as appris à parler, tu m’as appris à rimer, à pardonner, à vivre de poésie et de fraternité,
Parce que tu m’as appris l’Anarchie et l’Amour.
Jamais je ne pourrai te dire combien je te dois.
Je peux simplement te dire: «Merci pour tout», et c’est bien court.
J’espère pour elle que la Camarde embrasse bien.
Mets-lui une main aux fesses de ma part,

C.


Bien chère Caro, bonjour,

À mon tour, je veux vous avouer que je suis très ému par ces chaleureuses marques d’appréciation que vous me témoignez. Et dire que mon collègue Gainbourg se plaisait à répéter que la chanson est un art mineur!
Je n’ai pas du tout à plaider pour ma confrérie, mais force est de constater que de tous les moyens d’expression dits «artistiques», la chanson est le plus quotidien, le plus répandu, le plus universel. Tout le monde ne va pas au théâtre, au concert symphonique, au spectacle de ballet. Même les amateurs forcenés n’écouteraient pas un ou plusieurs opéras chaque jour. Nombreux sont ceux qui n’ont jamais lu un roman, une œuvre littéraire, et peu nombreux sont ceux qui contemplent tableaux ou sculptures chaque jour.
La chanson est un véhicule universel, depuis toujours, à toutes les époques, dans toutes les cultures. Et c’est vraisemblablement la forme d’expression la plus diversifiée, la plus éclectique, offrant des produits très différents pouvant convenir aux diverses générations, à tous les univers culturels, à tous les tempéraments, de la jeune fleuriste du village au débardeur du Havre. Les refrains sont présents partout, à toutes les étapes de la vie, et si malheureusement les gens chantent moins qu’autrefois, jamais, grâce aux moyens modernes de diffusion, on n’a écouté, on n’a entendu autant de chansons. Les jeunes, on les voit, passent plus d’heures dans une journée à écouter les succès qui leur conviennent que l’on aurait pu le croire possible. Les festivals de tous calibres autour de la chanson sont devenus les rassemblements populaires de chaque saison.
Toutes les activités de l’homme se déroulent sur fond de chansons: réunions de famille, événements de tous genres, jeux d’enfants, escapades d’amoureux. Et je vous épargne les centres commerciaux (1). De la berceuse aux chansonnettes enfantines, des ballades d’amour aux rythmes pour danser, de la bergerette à la chanson à boire, de la paillarde à la satyrique, de la pamphlétaire au cantique. Il y a même des chants partisans, patriotiques, voire militaires. Le catalogue ne pourrait être plus diversifié, pluriel, comme disent vos contemporains.
Et les nombreux témoignages que je reçois me confirment qu’une simple chanson de deux minutes trente peut inciter à réfléchir, contribuer à construire une mosaïque de valeurs, ouvrir des horizons, et bien sûr émouvoir.
Modeste troubadour, on m’a fait l’honneur parfois encombrant de nombreux honneurs et distinctions. Deux fois le prix de l’Académie Charles-Cros, le titre de chanteur de l’année ou d’artiste préféré des Français décerné par divers magazines ou stations de radio, le prix Vincent-Scotto attribué par la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, la Sacem. En 1967, j’ai été honoré du prix de la poésie de l’Académie française, puis, en 1979, un dénommé Jacques Chirac me remet le grand prix de la Ville de Paris. Plus quelques consécrations diverses encore, recueillies parfois même à l’étranger.  J’ai heureusement réussi à éviter d’avoir à rougir devant mon public qu’on ait même eu l’amorce de l’idée de m’accrocher le grand cordon rouge. Et j’ai écrit ma mélopée «La Légion d’honneur» précisément pour que l’on m’épargne l’embarras d’avoir à refuser, même post-mortem, le fatal insigne, la rosette fatidique.
Si je vous impose cette énumération accablante, Caro, ce n’est pas pour me faire reluire, vous pensez bien, mais pour bien vous affirmer que toutes ces consécrations, tous ces honneurs m’ont moins touché, me sont moins précieux que la cordialité et l’émotion d’un témoignage spontané comme celui que vous me livrez. À mon tour, je veux vous dire, mais c’est bien court: «merci!» Ma vie, c’est la chanson, la chanson, c’est la vie.
Un marchand d’émotions, très heureux d’être au nombre de vos amis,

Georges Brassens.
 
(1) Un jeune auteur compositeur interprète, par ailleurs très talentueux, Jean-Sébastien Bressy, a osé, dans une chanson intitulée «J’aime plus la musique»:
        Aujourd’hui dans les bars, les restaurants,
        Elle me suit partout et même, quelle audace,
        Jusque dans les WC, mais ça je le comprends,
        Car c’est très souvent là qu’elle a le plus sa place!
Je vous laisse juger s’il y a des chansons auxquelles ça pourrait s’appliquer.