Axel
écrit à

   


Georges Brassens

   


Vous et Brel
 

    Bonjour Georges Brassens,

Je tiens d'abord à vous remercier pour vos chansons qui sont si douces, drôles et émouvantes. Lorsque j'ai du vague à l’âme, elles me permettent de relativiser mes problèmes, elles m'apportent une certaine sérénité. Je me retrouve souvent dans ces chansons qui semblent n'être le plus souvent que des anecdotes. Et pourtant, elles touchent certains thèmes qui me semblent importants dans la vie.

Mais je vous écris aussi pour vous parler d'un de vos amis que j'admire autant que vous: Jacques Brel. J'aimerais connaître (si ce n'est pas indiscret) vos relations avec lui. Ce que je trouve très intéressant, ce sont les différentes manières que vous avez d'aborder les thèmes de vos chansons. Et même la façon de vivre je crois. Jacques préfère l'aventure et le mouvement et vous avez plutôt tendance à préférer une vie tranquille. Mais ces différences ne sont pas importantes (elles sont mêmes enrichissantes), et comme le dit Jacques, il y a une certaine tendresse qui vous unit.

Axel

Bonjour Axel,

Le métier m’a amené à connaître et à fréquenter bon nombre de mes collègues de l’univers de la chanson et du spectacle. Mais, si j’ai partagé une fraternelle affinité avec plusieurs, si, selon les époques, j’ai été plus assidû auprès de l’un ou de l’autre, tels Perret, Béart, Louki ou Devos, les contraintes du travail et des tournées, pour chacun de nous, rendaient les retrouvailles très sporadiques.

Jacques Brel aura été une heureuse exception. J’ai connu Jacques dès son arrivée à Paris, en 1952, alors qu’il débutait au Théâtre des Trois Baudets, au moment où moi-même je commençais à prendre de l’assurance, après à peine quelques mois de pratique professionnelle. J’ai tout de suite perçu qu’il avait une dimension exceptionnelle, un talent véritable et qu’il pourrait aller loin. Je l’ai alors fortement encouragé à persister. Comme plusieurs, il avait pour seule ambition d’écrire des chansons, espérant que d’autres allaient choisir de les interpréter. Comme Patachou l’avait fait pour moi, j’ai su le convaincre, malgré un trac colossal, que lui seul était en mesure de livrer ses chansons dans toute leur plénitude.

Face à une hostilité agressive du public à ses débuts, mais grâce à la perspicacité visionnaire de Canetti et au soutien de son entourage, suite à des mois d’acharnement et après avoir renoncé à la guitare et à la moustache, ce fut la reconnaissance et bientôt le triomphe qui n’allait jamais fléchir.

Dès lors et jusqu’à son exil, nous ne nous sommes jamais perdus de vue et avons même été voisins pendant deux ans. Je vous invite à lire une correspondance antérieure, intitulée « Et un bonjour à Brel». Pour vous dire l’estime réciproque qui nous habitait, je vous raconte une anecdote caractéristique. Durant mon passage à Bobino en 1970, j’étais menacé de crises de coliques néphrétiques: deux infirmiers en coulisse (disciples des piqûres!) et une ambulance à l’entrée des artistes me ramenaient en clinique pour la nuit. Mon ami Brel se pointait dans ma loge chaque soir, sous prétexte de m’aider à accorder mes guitares, à chauffer les cordes. J’ai appris beaucoup plus tard qu’il avait proposé au directeur de la salle de me remplacer au pied levé si je n’y arrivais pas, afin que mon public ne soit pas trop déçu.

Venant d’un collègue lui-même très exigeant, le travailleur méticuleux que je suis a été touché lorsque Jacques m’a déclaré, au cours d’une émission télé et devant deux millions de téléspectateurs: «J’ai essayé dix fois de changer une virgule dans tes chansons et je n’y suis jamais arrivé!». Brel a, par ailleurs, souvent déclaré que j’étais son seul véritable ami parmi les gens du spectacle.

Si l’amitié, une affinité profonde nous unissaient, il est étonnant de constater que, tout en partageant les mêmes idées, les mêmes valeurs et en faisant exactement le même métier, nous le faisions de façon diamétralement opposée. Brel était motivé par la volonté de dire: il a choisi la chanson pour le faire. Moi, je ne souhaitais que faire des chansons, ce qui m’obligeait évidemment à dire des choses. Son approche était celle de l’emportement, de l’excès. Je ne sais m’exprimer que dans la modération, la retenue: en plus de deux cents chansons, je n’ai jamais haussé le ton. Brel aimait être entouré d’une équipe de collaborateurs, je suis un artisan solitaire. Enfin, si j’ai choisi le degré zéro du jeu scénique, lui, toujours excessif, a poussé à son paroxysme  une technique gestuelle unique, théâtrale, indissociable de son art, de son personnage.

Pour vous en dire un peu plus, je vous propose ci-dessous une préface que j’ai eu le plaisir de rédiger pour le programme du récital de mon ami, à l’Olympia, en 1966.

Par ailleurs, je suis heureux que vous accordiez quelque mérite à mes chansonnettes et je vous remercie pour votre témoignage d’appréciation. J’aime bien que vous mettiez en évidence cet aspect de mon travail: traiter de l’universel au travers de petites chroniques d’allure anodine. C’est là la trame de fond d’une majorité de mes modestes saynètes dont tous ne se rendent pas nécessairement compte à priori.


D’abord un copain,

Georges Brassens.


«PRÉFACE, PROGRAMME JACQUES BREL, 1966.

Pour Brel, c’est uniquement le public qui a décidé, ce ne sont pas les gens du spectacle. Lorsque Jacques Brel est arrivé, on l’a regardé avec des yeux tout ronds, comme on le fait à chaque fois qu’une espèce de personnalité insolite se présente. Et on a pensé que pour Brel, ça ne marcherait pas, et c’est le public qui a décidé.

Jacques Brel a beaucoup changé depuis ses débuts. Il était plutôt tourné vers l’intérieur. Comme peu de gens semblaient s’intéresser à ses chansons à cette époque, il était un peu chat écorché. Je le connais très bien Brel, parce que moi j’étais exactement pareil ; quand le succès vient, on s’ouvre. Jacques Brel a déployé plus de courage que n’importe lequel d’entre nous, et c’est pour cela peut-être qu’il semble réserver sa tendresse à ceux qui, contrairement à lui, ne peuvent pas lutter.

En définitive, je crois que, malgré ce qu’il raconte, Jacques Brel aime tout le monde. Je suis même persuadé qu’il aime tout particulièrement ceux qu’il engueule le plus. Il est plein de générosité, mais il fait tout pour le cacher.

C’est comme pour les femmes; un type qui parle des femmes avec une telle colère, croyez-moi, c’est qu’il leur appartient totalement. Il a peut-être besoin, en marge de son bonheur, de se raconter des petites histoires tristes, ça, nous le faisons tous. Nous en avons besoin. C’est une espèce de jeu. Nous jouons à être gais, nous jouons à être tristes et nous nous prenons au jeu, bien sûr. Je pense qu’il est dans un désert en scène. Il y va exprès justement pour être seul et pour crier sa solitude aux autres. Il a besoin de la montrer, de dire qu’il est seul et de le crier. En scène, il est enfin vraiment libre de faire ce qu’il veut.

C’est un Belge, mais il est plus que méridional. Il a besoin de taper sur la table quand il est en colère, et quand il dit qu’il embrasse, lui, il a besoin d’ouvrir ses bras.

G.B.»