Philippe
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Votre voiture

    Bonjour Georges,

J'aime vos chansons. Et je vous ai vu bien souvent sortir de chez vous et aller prendre votre voiture au garage. À côté de chez vous. Quelle voiture? Quel garage?

J'espère que vous êtes bien.

Amicalement.

Philippe



Cher voisin bonjour,

Je n'ai jamais été habité par la mystique de l'auto. On ne m'a jamais vu contemplatif devant une carrosserie. Moi qui n'ai rien du glouton optique, les seules voitures que j'admire sont celles d'il y a 50 ans, avec des lanternes en cuivre. Et lorsque j'entends performance et puissance, je pense plus couchette que bitume. L'ampleur de la valeur symbolique ajoutée qui, dans notre société, auréole la sacro-sainte bagnole, m'a toujours étonné.

À tel point que l'on n'entrevoit que très peu d'autos dans mes chansons, si ce n'est que pour dénoncer la perfidie de Marinette ou la barbarie des aoûtiens qui abandonnent leur chien sur l'autoroute en passant par Montélimar. Lorsque j'ai commencé à travailler, comme je faisais trois cabarets dans la même soirée et qu'à l'heure où je finissais il n'y avait plus ni métro ni bus, j'ai dû acheter une Vespa. Mais c'était plutôt emmerdant, sous la pluie, avec une guitare. Dans le milieu, une médisance tenace voudrait que le chanteur s'empresse de se faire ami avec le contrebassiste, présumant qu'il est le seul de l'orchestre qui doive obligatoirement posséder une auto. Si effectivement, dès le premier soir où j'ai chanté chez Patachou, je me suis lié d'amitié avec son contrebassiste, Pierre Nicolas, si effectivement dès cette première rencontre il m'a offert de me raccompagner et s'il l'a fait pendant des mois, je peux vous certifier que mon estime pour Pierro-la-famine ne doit rien à sa qualité de propriétaire de voiture.

Puisque vous me parlez de l'impasse Florimont, je ne peux résister au plaisir de vous raconter cette anecdote inouïe. Après cette mémorable audition chez Patachou, Pierre m'offre effectivement de me raccompagner chez moi. Un peu embarrassé, je lui avoue que c'est loin, de l'autre côté de Paris, dans le 14e.
--Je connais très bien, quelle rue?
--Alors là, tu ne peux pas connaître, c'est une minuscule
allée en cul-de-sac: Impasse Florimont.
--Mais je connais très bien, j'y suis né, et j'y ai vécu jusqu'à
l'âge de 5 ans!
Ça ne s'invente pas.

Cette sombre venelle où j'ai habité, chez Jeanne, pendant 22 ans, était trop étroite pour accueillir une voiture. Lorsque j'ai eu une auto, rendue nécessaire par les tournées en province, je devais effectivement la garer sur le terrain d'un garage situé rue d'Alésia, à la sortie de l'impasse.

J'apprécie votre grande réserve, Philippe, mais j'aurais été heureux de serrer la pince à ce voisin si respectueux du volet privé de mon quotidien. Car je dois bien l'avouer, tous n'avaient pas votre discrétion, et j'ai souvent mis plus d'une demi-heure à franchir les 50 mètres qui séparaient mon seuil de mon volant, envahi par de très chaleureux admirateurs. À telle enseigne que lorsque j'ai dû demander à mon secrétaire Gibraltar de me repérer un nouveau logement, Jeanne ayant décidé de se remarier, puis une nouvelle fois deux ans plus tard, mon critère premier était qu'il recherche un logement ayant un accès intérieur avec un garage.

Pour ma première voiture, j'avais choisi d'occasion une sorte de jeep Willis, que je trouvais utile pour les tournées, le matériel, puis les chiens. Par la suite, j'ai eu des traction avant. Avec ma mauvaise habitude de tout prêter à tout un chacun, elles me sont plus d'une fois revenues esquintées. J'ai acheté ma première DS d'occasion à Guy Béard. Si je n'ai jamais eu ni prétention ni convoitise automorphique, je me suis pourtant permis une coquetterie que les amis indulgents ont bien voulu mettre au compte d'une lubie de poète plutôt qu'à un caprice de vedette. Personnellement, je trouvais que la DS ID, toute noire, avait de la noblesse, de la dignité, de la retenue. Mais cette série exclusive était réservée aux ministres et au corps diplomatique. Mon indéfectible Gilbraltar, que stimulaient les missions extravagantes, a réussi à convaincre un dépositaire de m'en négocier une.

Moi qui aime beaucoup la France sans pour autant avoir la fibre patriotique, j'avoue que je ne concevais pas opter pour une marque étrangère et j'appréciais le fait que ce produit soit considéré par toute l'industrie comme une réalisation d'exception. D'autant que la seule voiture étrangère que j'aie achetée m'avait causé bien des ennuis, jusqu'à me laisser en panne sur le bord de la route, en rase campagne, à trois heures du matin. Par ailleurs, je n'ai jamais oublié le jour où, pour un événement quelconque, on est venu me chercher, vraisemblablement pour m'impressionner, dans une somptueuse Cadillac. J'étais mort de honte de monter dans ce carrosse doré et mort de trouille à l'idée que l'on puisse m'y photographier.

Non, j'étais vraiment plus à mon aise dans mes DS, que j'insistais pour conduire moi-même, même pour le trajet Paris-Paimpol, d'une seule traite, souvent de nuit et avant la construction des autoroutes. Gibraltar m'en tenait rigueur, lui à qui par ailleurs j'imposais de faire laver la voiture même quand lui jugeait qu'elle n'en n'avait pas besoin.

N'ayez pas de regret, cher Philippe, mais je vous assure que si l'occasion s'en était présentée, si vous me l'aviez demandé, vous auriez pu être reconduit à un rendez-vous par votre illustre voisin, en bahut ministériel.

Le chantre du char à boeufs.

Brassens